« Les peintres cubistes. Méditations esthétiques » (1913) : Töpffer source cachée d’Apollinaire.
« Les peintres cubistes. Méditations esthétiques » d’Apollinaire (1913) :
Töpffer source cachée d’Apollinaire.
Tous les admirateurs du cubisme connaissent la célèbre phrase d’Apollinaire sur la différence entre « l’ancienne peinture » et la peinture qu’inaugurent les cubistes :
« Ce qui différencie le cubisme de l’ancienne peinture, c’est qu’il n’est pas un art d’imitation, mais un art de conception qui tend à s’élever jusqu’à la création ».
Sauf erreur de notre part, les commentateurs et les historiens de l’art ont toujours pensé que ce jugement, qui apparaît dans le chapitre des « Méditations esthétiques », lui appartenait en propre. Pour tous, cette analyse faisait du poète le « chantre pénétrant et inspiré » de la nouvelle peinture. Pouvait-on attendre moins d’un poète déjà connu et respecté ? Cette formulation, apparemment nouvelle et judicieuse, arrivait ainsi à point nommé pour caractériser ce que les « anciens critiques » avaient du mal à cerner. Mais la réalité est bien tout autre :
Où il est déjà question des concepts d’imitation et de conception
Il faut en effet se reporter à l’ouvrage de Rodolphe Töpffer (1799 – 1846 , mais qui lit aujourd’hui Töpffer ?), auteur de l’ouvrage suivant : Réflexions et menus propos d’un peintre genevois ou Essai sur le beau dans les arts par R. Töpffer édité à Paris par Victor Lecou en 1853 (édition originale). Dans le chapitre XX intitulé « Où il est question de petits bonshommes » (p. 249 à 253 de cette même édition), nous relevons le passage suivant (p. 252) :
« Les sauvages, comme artistes, sont assez volontiers de la force de nos gamins des rues et de nos tambours de régiment. Aussi, le même caractère précisément se reconnaît dans leurs informes représentations d’objets naturels, et chez quelques uns, chez ceux de l’île de Pâques, par exemple, en voyant les dessins qu’ont donnés de leurs idoles hideuses de traits et grossières de sculpture quelques voyageurs modernes, il est impossible de ne pas être frappé de l’antithèse qui éclate au sujet de ces idoles, selon qu’on les considère au point de vue de l’imitation, ou selon qu’on les considère au point de vue de la conception. Au premier égard, ce sont des magots tronqués qui, dans leur fruste ampleur et dans leur difforme proportion, ne ressemblent guère qu’à eux-mêmes, qui ne ressemblent à rien ; en tant donc que signes d’objets naturels, ces signes n’ont aucune clarté et à peine un sens ; au second égard, au contraire, ce sont des êtres tout à la fois cruels, durs et supérieurs, de brutes divinités, mais divinités enfin, en qui se devine la grandeur et se pressent la beauté : en tant donc que signes d’une conception, ces signes ont déjà la clarté à la fois et la vigueur du sens, ils vivent, ils parlent, ils proclament qu’une pensée créatrice s’y est infuse pour se manifester par leur moyen ».
Les soulignements dans le texte sont de notre fait ; par ailleurs, les termes d’imitation et de conception créatrice apparaisent à d’autres endroits du chapitre. Töpffer prend pour exemple un dessin des moaï de l’île de Pâques, c’est à dire qu’il fait référence à ce que nous n’appelons plus aujourd’hui « l’art des sauvages » (en 1853), mais bien les « arts premiers ».
Première remarque et première convergence : cette référence à l’art océanien ne peut pas ne pas nous renvoyer à la photo d’Apollinaire d’automne 1910, dans l’atelier de Picasso, auprès du dieu Tiki des Îles Marquises (Documentation du musée Picasso , Paris). Au contact de Braque et de Picasso, Apollinaire a vite été familiarisé avec les arts alors dits « primitifs » au point de posséder lui-même dans son appartement un nkisi nkonde (« fétiche à clous »), sculpture conservée aujourd’hui au Musée du Quai Branly.
Seconde remarque et seconde convergence : à la lecture de ce passage il est impossible de ne pas faire le rapprochement quasi mot pour mot entre les deux formulations, celle de l’auteur genevois et celle du poète. Apollinaire, grand lecteur de livres « anciens », ne pouvait pas ne pas connaître ce livre, et il s’en est bien souvenu, lui qui s’intéressait par dessus tout à l’art, en littérature comme en peinture.
Edition originale, 1853
(cliquer sur la photo pour agrandir)
Coup de génie d’Apollinaire ?
Le génie d’Apollinaire est d’avoir su exploiter cette appropriation (cachée) au bon endroit et au bon moment, à une époque de bouleversements qui rendaient les critiques mal à l’aise pour trouver le bon vocabulaire susceptible de rendre compte de ces troublantes nouveautés. Apollinaire s’est inspiré de son modèle, certes, mais il a su adapter la démarche à la situation – celle de l’art contemporain, déconcertant, en cours d’élaboration, en empruntant non sans risque les mots mêmes de Töpffer rendant compte, lui, d’un art voué à disparaître tout aussi déconcertant, celui des »sauvages » comme l’on disait alors.
Il réussit le transfert en ajoutant de son chef, à la suite, un troisième mot, celui de « création » ; il sort ainsi de l’ornière les deux premiers, « imitation » et « conception » baignant ici pour ainsi dire dans la « sauvagerie artisanale », en faisant du second, « la conception », le moteur inspiré de la « création », celle du nouvel art qui se mettait alors en place au début du XXe siècle.
Scène imaginaire avec l’équipage de la frégate La Flore renversant des statues de moaï (détail).
Gravure d’après un dessin de Pierre Loti (Musée de la Marine, Paris).
A. Collet



















































