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5 juillet, 2020

Guy Michel dit de Tours, Rimbaud et La Chasse spirituelle

Classé dans : Non classé — aulivrebleu @ 18:59

Origine probable du titre du poème perdu de Rimbaud

 La Chasse spirituelle

La Chasse spirituelle de Rimbaud continue de susciter beaucoup d’ouvrages et de controverses chez les spécialistes de l’oeuvre. Le texte publié en 1949 sous ce titre est-il ou non du poète ? A ma connaissance, il ne me semble pas qu’on se soit penché sur l’origine même de ce titre, mais je ne peux l’assurer car je n’ai pas la prétention de dire que j’ai lu tout ce qui a été publié sur ce sujet.

Jacques Bienvenu, à la fin de sa communication sur le site web La Revue des Ressources intitulée « Les vrais faussaires de La Chasse spirituelle d’A. Rimbaud » (17 septembre 2009), dit tout net : « Incroyable histoire tout de même où les vrais mystificateurs en définitive pourraient bien s’appeler Verlaine et Rimbaud ! Alors, oui il est possible qu’on me reproche de vouloir détruire un mythe et j’en suis désolé. Néanmoins il nous reste une petite compensation : le titre, La Chasse spirituelle : je pense que c’est Rimbaud qui l’a imaginé« . En fait, Rimbaud n’a pas imaginé ce titre, il l’a vraisemblablement emprunté à un autre auteur… du XVIe siècle. Ce ne serait d’ailleurs pas la première fois qu’il se permet un tel emprunt ; il suffit de penser aux  vers O saisons, ô châteaux / Quelle âme est sans défauts ? empruntés par Rimbaud à E. C.-F. Baulay-Paty (voir l’Oeuvre-vie éditée par Alain Borer en 1991, p. 1149).

En effet, la mention d’une « chasse spirituelle » apparaît bien dans le volume de Théologie de la Bibliographie instructive de G. – F. Debure (7 vol., 1763 – 1768), premier ouvrage destiné aux collectionneurs et aux bibliophiles. Dans le volume Théologie que je possède, sous la rubrique « Instructions pour les Confesseurs & les Pénitens », p. 312, on trouve la notice suivante :

Rimbaud2

« La Forest de Conscience, contenant la chasse spirituelle des Princes, écrite en rime Françoise, par Guy Michel dit de Tours. Paris, Le Noir, 1520. in 8°. Gothiq. » 

La notice actuelle de la BnF est la suivante : Michel, Guillaume (14.. – 154. ?), La Forest de conscience, contenant la chasse des princes spirituelle [in fine : par Guillaume Michel dict de Tours et imprimé par Michel le Noir… Paris… le dernier jour d’aoust 1520], 8°. Référence : BP16 104081. Notice n° 30942991.

Dans la préface de l’édition de la Pléiade des Oeuvres complètes de Rimbaud (édition de 1972, p. XXIX), Antoine Adam cite, à propos de ce poème perdu, les souvenirs d’Ernest  Delahaye. Rimbaud, dit-il, voulait écrire une  »Histoire magnifique » composée de « quelques poèmes en prose évoquant des scènes historiques ». Des « cinq ou six poèmes réellement écrits » de la première partie  intitulée « Photographie des temps passés », Delahaye gardait   »le souvenir d’un Moyen Age, mêlée rutilante et sombre, étoiles de sang cuirassées d’or ». Il est fort probable que Rimbaud se soit en effet souvenu du titre et peut-être du contenu de ce livre rare signalé dans cette Bibliographie, livre imprimé en caractères gothiques comme c’était encore l’usage pour les textes en français au début du XVIe siècle.

Par ailleurs, la découverte récente d’une lettre de Rimbaud à l’homme de lettres Jules Andrieu (1838-1884), datée de Londres du 16 avril 1874, confirme le désir qu’avait Rimbaud de rédiger ce qu’il appelle à ce moment un « Histoire splendide » composée de « morceaux de bravoure historique ». Il parle ici en outre « [d'un] mysticisme de chic, roulant toutes controverses », où La Forest de conscience contenant la chasse spirituelle des princes pourrait, dans ce domaine, tenir une place de choix relativement au Moyen Age ou au début de la Renaissance (hypothèse bien sûr à vérifier). Mais ces rapprochements, selon moi, sont intéressants à d’autres titres. Ils devraient débarrasser La Chasse spirituelle du contenu mystique – au sens juste et propre du terme – que certains rêveurs passionnés de Rimbaud peuvent encore attribuer à ce texte. Loin d’être le texte d’une « quête » apportant peut-être une « révélation », il se pourrait bien qu’il soit loin de ces fantasmes, quand Rimbaud lui-même évoque un « mysticisme de chic« , c’est à dire « de mémoire, à main levée ».

M. Frédéric Thomas, chercheur au Cetri (www.cetri.be) fait une étude approfondie de ce projet d’une « Histoire splendide » (accompagnée de la transcription de la lettre) dans la revue Parade sauvage (article daté du 27/09/ 2018), textes accessibles sur internet. Les personnes intéressées ne peuvent que se reporter à cette passionnante étude.

***

Alain Borer, éditeur de l’Oeuvre-Vie de Rimbaud (Edition du centenaire, Arléa, 1991), contacté par mes soins, me répond sur ce point précis d’histoire littéraire (lettre du 26 III 2000) : « Tout ce que l’on peut dire aujourd’hui d’une source vraisemblable de la Chasse spirituelle, et le peu qu’on peut, mais plus que personne, c’est vous qui l’avez dit ».

Jean-Jacques Lefrère qui édita de nouveau  La Chasse spirituelle accompagnée d’une substantielle postface en 2012 (Editions Léo Scheer) ne fait évidemment pas mention de cette « trouvaille » . Je l’avais pourtant mise en ligne il y a longtemps sur mon ancien site web consacré aux livres anciens « aulivrebleu »  (aujourd’hui clos) mais simplement sous la rubrique « Rimbaud ». Si ce modeste site sur l’histoire du livre et des bibliothèques était connu de quelques amateurs, il est resté trop confidentiel pour attirer l’attention des spécialistes « reconnus ». Je décide aujourd’hui de la signaler à nouveau. En ce qui me concerne, la piste est concrète et peut être vérifiée par tous. 

 Nous savons aujourd’hui que la lettre de Rimbaud confirme la déclaration de Delahaye. Rimbaud a pu être impressionné par les mots de ce titre qui devaient lui aller droit au coeur en se souvenant du « voyant » qu’il avait souhaité être. Il serait intéressant en effet de lire maintenant le texte de Guy (Guillaume ) Michel pour savoir (deviner ?) ce qui aurait pu le toucher dans la perspective de son projet. Pour différentes raisons, il ne m’est pas possible d’engager cette recherche moi-même, c’est pourquoi je me permets de la proposer.

Peut-être quelqu’un aura-t-il la chance – un jour, de  retrouver ce texte devenu « mythique », surtout en raison de la personnalité exceptionnelle de son auteur.

Alain Collet

P. S.

Voici la description de l’édition de 1516 du livre de  Guillaume Michel, par le même éditeur, d’après la notice de Hathi Trust Digital Library , avec une note sur le contenu :

 

Michel, Guillaume. La forest de conscience contenant la chasse des princes spirituelle. [Paris : Imprimé par Michel le Noir libraire, 1516].

The author, in prose and verse, uses the chase and appropriate animals to exemplify the pursuit of a moral life fraught with the seven mortal sins and potential punishments for straying from the righteous path. Antoine Vérard appears to be the source of some illustrations.

Brunet notes that the more frequently found 2nd ed., 1520, is an exact duplication of this obscure first ed. by the same publisher. Woodcut illustrations feature banderoles with type-set inscriptions.

Signatures: A-P⁸. Bâtarde letters, 32 lines, marginal notes, historiated initials. Le Noir’s device on t.p. « Guyllaume michel » is named in the Privilege as author, and again in the colophon: « Guillaume michel dit de tours ». Imprint from colophon.

[119] p. : 24 ill. (woodcuts) ; 15 cm. (8°).

 

***

 

A l’appui de mon article et de la note précédente où figure un très succinct résumé du contenu du poème religieux et allégorique de Guy Michel, je ne peux pas ne pas ici livrer une citation très importante non reconnue comme telle dans son article par Jean-Pierre Goldenstein : « Vraies questions sur un faux texte : La Chasse spirituelle d’Arthur Rimbaud » (Pratiques, 1984) », citation pour ainsi dire moquée mais qui va dans le sens de mes hypothèses :

« Déjà pourtant le discours critique n’a pas manqué d’échafauder une légende biographique, voire hagiographique, qui peut laisser rêveur, (cf. B. Morrissette, p. 57 et 59) quand il ne cherche pas à « reconstituer » un texte hypothétique, dans la double tradition paranoïaque-critique et oulipienne, en relevant dans les oeuvres connues de Rimbaud toutes les occurrences de termes ayant trait à la chasse (id., p. 59-60) :

« Le thème constant, dont nous avons rapproché quelques fragments épars, se dessine ainsi : une poursuite par un chasseur – qui est Jésus-Christ avec son instrument qui est la damnation et ses favoris, qui sont des chiens serviles et assoiffés de sang – d’une pauvre créature égarée qui « ne peut pas gagner » mais qui, lorsqu’elle est défaite et envoyée à quelque région infernale, découvre miraculeusement une source sereine de force ». Madeleine Smith, « The theme of the Hunt in Rimbaud », Publications of the Modern Language Association, juin 1949, p. 399. D’après Bruce Morrissette, [La Bataille Rimbaud, L’affaire de La Chasse spirituelle, Paris, Nizet, 1959″].

Laissons-là cette cynégétique pseudo-textuelle et venons-en aux faits ».

Contrairement à l’avis certainement trop rapide de Jean-Pierre Goldenstein, Madeleine Smith a vraisemblablement mis le doigt, non sur le contenu lui-même du poème de La Chasse spirituelle, mais sur le texte dont il s’est inspiré ou qui a été le déclic à l’origine de sa propre création littéraire. L’étude du poème de Guy (Guillaume) Michel permettra certainement d’en savoir plus. Quoi qu’il en soit, la recherche de Mme Smith ne fut pas inutile, elle est même étonnamment prémonitoire quand on songe que le thème qu’elle dégage semble bien proche du contenu de celui du poète du XVIe siècle. Toute proportion gardée, on ne peut pas ne pas penser à ces calculs théoriques en astronomie validés – après coup – par la découverte de l’étoile !

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