au livre bleu

16 février, 2020

Martial d’Auvergne

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MARTIAL D’AUVERGNE 

(vers 1420 – 1508)

L’amant rendu cordelier à l’observance d’amours

(extrait, strophes 188 à 207)

Nous donnons ici un extrait du poème L’amant rendu cordelier à l’observance d’amours de Martial d’Auvergne d’après le texte édité à la suite des Arrêts d’amours du même auteur d’après l’édition de Nicolas Langlet Du Fresnoy (1674-1755), édition imprimée à Amsterdam, chez Changuion, en 1731. Ce poème comporte 234 strophes de 8 vers chacune, soit 1872 vers. Ce procureur au parlement de Paris, à la vie bien rangée mais avec des talents d’écrivain et une âme de poète, est le contemporain d’un grand auteur de la fin du Moyen Age, François Villon, dont la vie fut l’exact contraire, marginale et tumultueuse.

Un amoureux éconduit par sa dame décide de rentrer chez les frères mineurs de l’Observance (les cordeliers). Le supérieur, dans ce passage, lui rappelle les dangers des yeux des femmes et leurs manigances pour séduire les hommes. Le supérieur semble être bien au courant de ce dont il parle, ce qui rend encore plus comique l’énumération de ces mises en garde dont Villon se serait certainement moqué,  s’il a pu les lire…

Le volume dont sont extraites ces strophes possède – selon nous – un intérêt particulier du point de vue bibliophilique. Il porte en effet, en plusieurs exemplaires, le cachet de la « Maison de Poésie » (« Fondation Blémont – Maison de Poésie »). Il a vraisemblablement appartenu à la bibliothèque d’Emile Blémont (1839-1927), l’écrivain et mécène à l’origine de cette fondation littéraire. Emile Blémont apparaît au centre du célèbre tableau d’Henri Fantin-Latour, Un coin de table (1872), où figurent aussi Verlaine et Rimbaud. C’est précisément à Emile Blémont que Rimbaud donnera le fameux sonnet autographe des Voyelles.

***

L’amant rendu cordelier à l’observance d’amours

CLXXXVIII

Item, vous avez à garder,

De ces deux yeux tous fretillans,

Sur ces Dames, pour esclandrer  [faire esclandre]

Font estre tousjours assaillans:

Et dont les plus forts & vaillans,

Si y perdent l’entendement :

Car ils trenchent à deux taillans,

Et si tirent à eulx l’aymant.

CLXXXIX

Y a des yeulx d’autre façon,

Doulx yeulx qui tousjours vont & viennent,

Doulx yeulx eschauffans le plisson [la pelisse]

De ceulx qui amoureux deviennent.

Doulx yeulx, qui revont & reviennent.

Doulx yeulx, avançant l’acolée.

Doulx yeulx, qui [donnent] & retiennent ,

Et si baillent bond & volée. ["se renvoient la balle".]

CXC

Doulx, reluysans comme azur,

Qui sont perilleux & dangereux.

Doulx yeulx, tyrans huille d’un mur,

Dont souvent povres amoureux

Souffrent mains tourmens doloureux,

Sans oser montrer le semblant.

Doulx yeulx farouches & paoureux,

Qui donnent la fievre tremblant.

CXCI

Doulx yeulx, moitié blans, moitié vers,

Pour consoler & amortir.

Doulx yeulx , qui jectent de travers,

Pour guérir ung amant martyr.

Doulx yeulx, qui poignent sans sentir. [piquent sans qu'on le sente]

Doulx yeulx, de piteux entre-mes, [diversion*]

Qui font semblant de despartir,

Et si ne bougent jamais.

CXCII

Doulx yeulx à XXV caras.

Doulx yeulx à cler esperlissans, [à l'éclat de perles]

Qui dient C’est fait quant tu vouldras,

A ceulx qu’ils sentent bien puissans.

Doulx yeulx, en l’air resplendissans,

Que chascun ainsi doit bien craindre,

Car ilz ardent, tant sont glissans,

Quant vous les cuiderez estaindre.

CXCIII

Doulx yeulx, renversez à grant haste.

Doulx yeulx, soubzriant aux estoilles,

[Doux yeux qui maint jouvencel gaste]

Et faisans baster aux corneilles.

Doulx yeulx, jectant [feu aux] oreilles,

Qui font gallans jour & nuyt courre,

Et entrer és féves nouvelles, [en nouvelle folie]

Qui ne chéent pas pour escourre. [qui n'arrivent pas pour secourir (?)*]

[On prétendait que la folie se renouvelait à la fleur des fèves.]

CXCIV

Il y a doulx yeulx d’autre sorte,

Qui sont petillans & gingans, [piquants]

Dont compaignons portent la botte,

Et changent souvent nouveaulx gans.

Telz gens servent à estringans, ["petits-maîtres"]

Ou à mygnons dorelotez :

Et les font tenir  si fringans,

Qu’ilz n’ont garde d’estre crotez.

CXCV

Doulx yeulx, indes [et morillons], [bleus et bruns]

Doulx yeulx empanez de sagettes, [aux flèches garnies de plumes]

Aussi saffres que barbillons, [goulus que poissons]

Qui font marcher sur espinettes,

Et gallans aller à mussettes, [en se cachant]

Soit à geler à pierre fendant,

Baiser les huis & les cliquettes,

Pour les Dames qui sont dedans.

CXCVI

Doulx yeulx de joye & de soulas. [plaisir]

Doulx yeulx tournans comme la Lune ;

Dont les plus huppez crient, helas !

S’ilz ne fournissent de pécune,

Avaler leur fault ceste prune.

Et font telz yeulx rire & gémir,

Ceulx qui tiennent telle fortune,

Si ont beau loisir de dormir.

CXCVII

Doulx yeulx, riant par bas & hault,

Ruans à dextre & à senestre,

Qui volent sur ung eschafault,

Et par ces treillis & fenestre.

Il n’y a jacopin [dominicain*] ne prestre,

S’il en a ung ris à demy,

Qu’il n’en perde maintien & estre ;

Tant en sera lors mon amy. [Il t'en arrivera autant]

CXCVIII

Doulx yeulx aussi vers que genesvre,

Couvers de hayes & de buissons,

Qui font gallans gauger le poyvre, [tourmenter]

Et entrer en fortes frissons.

Ceulx qui ont au cueur telz glassons,

Combien qu’ilz soient fort engelez,

S’ilz n’ont garde que leurs chaussons

Passent par dessus leurs souliers.

CXCIX

Item, doulx yeulx, francz & nays, [naïfs]

Qui par dessus leur gorgerette

Tirent une lieue de pays,

Et sont plus picquans que languette.

Ils envoyent ung homme braye nette,

Quant le trait est menu ployé.

Il n’y a coffre ne layette,

Que trestout ne soit desployé.

CC

Doulx yeulx, singlans & desvoyez,

Qui gectent ung maintien [conduite] sauvage,

Dont communément vous voyez

Les povres varletz de village

Porter dessoubz leurs bras la targe,

Ou un boucquet à la saincture ;

Et puis saulter à l’avantage :

Ilz ont bon temps, mais qu’il leur dure.

[targe : petit bouclier pour le combat rapproché, i.e. le "combat d'amour" ?*]

CCI

Doulx yeulx, traversans & courans,

Doulx yeulx, enferré & empenne,

Qui prennent gens aux laz [lacets] courans,

En portant créance par signe.

Il n’est personne estrange ou fine,

Qu’il ne fassent aprivoyser ;

Car ilz ont la vieille migne [mesure]

Ilz vallent ung demy baiser.

CCII

Item, doulx yeulx pipesouers, [trompeurs]

Ruans toujours en ceste poste,

Qui envoyent gallans aux mirouers,

Pour veoir derriere leur cotte,

S’elle est nette ou bien se porte ;

Puis se monstrent de rue en rue,

Pour leur Dame, qui fait la morte,

Tire toy arriere, Moreau rue. [M. = cheval brun-noir]

CCIII

Doulx yeulx, pour festes &  dimenches.

Doulx yeulx, blans & riquanerés, [rieurs]

Qui font vestir habits estranges,

A ces varletz dimencherés ;

Et porter cordons fringuerés.

Mon Dieu, qu’ilz sont embesognés !

Et les verrez rire aux paroys,

Pour leurs cheveulx qui sont pignez.

CCIV

Doulx yeulx, manchans sur le duret,

Qui portent mors à patenostre ;

Et ceulx-là dient, A Dieu [F]leuret*,

Laissez les aller, ilz sont nostres.

L’on  n’en use que à jour d’apostre, [les jours des fêtes d'apôtre]

Les gallans qui en sont férus,

Peuvent bien dire leur patenostre,

Car jamais ne sont secourus.

[Saint Fleuret, évêque d'Auvergne  (Ve s.), auteur de miracles ?*]

CCV

Doulx yeulx, à lozenge  [flatterie] d’ortie.

Doulx yeulx, qui pleurent & souppirent.

Doulx yeulx, qui soubzrient sans partie,

Qui plus avant vont, plus empirent.

De ce dont les compaignons tirent,

Au fort, si faict leur coeuvrechief,

Que souventes foiz les deschirent,

Tant que seuffrent peine & meschief.

CCVI

Doulx yeulx, precieux & bigotz,

Ayans cours parmy ces moustiers,

Qui font dancer sur les ergotz,

Et courir plus dru que trottiers ; [trotteurs]

En ouvrant heures & psautiers ;

Telz yeulx percent les vestemens ;

Et ce fait vers les benoistiers,

« Garde le derriere pour les Alemens ». [= Méfie-toi*]

CCVII

Doulx yeulx, qui jectent eaue par feu.

Doulx yeulx, attrayans & fetis. [agréables]

Doulx yeulx, voyans [allant] de place en lieu,

Dont sont prins les povres chétifz.

Et d’autres yeulx suppellatifs [puissants]

Que tousjours vous escheverez [éviterez]

Et renvoyerez in remotis, [à distance]

Ou vostre ordre transgresserez.

***

Nous avons suivi le texte édité en 1731 le corrigeant au besoin en nous reportant à l’édition du texte édité au XIXe siècle

par Anatole de Montaiglon (Paris, Firmin Didot, 1881). Sont nôtres les corrections ou les notes marquées d’un astérisque (*).

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