au livre bleu

2 mars, 2018

Julien Gracq écrivant (1991)

Classé dans : Non classé — aulivrebleu @ 8:20

Julien Gracq écrivant

Une photographie inédite de Julien Gracq dans son salon (1991).

Il faut rendre grâce aux bouquinistes et surtout aux brocanteurs pour les belles trouvailles bibliophiliques qu’ils nous permettent encore de faire ici ou là. Telle cette édition dédicacée du Roi pêcheur de 1989 accompagnée d’une photo de l’écrivain en train de rédiger sa dédicace dans le fameux « salon presbytéral de Saint-Florent » (Ph. Le Guillou).

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« A [...] / une promenade – très libre – / à travers les légendes du / Moyen Age… /

avec mon bon souvenir / et ma pensée amicale. / Julien Gracq ».

Ce cliché m’a surpris car je croyais que Julien Gracq (1910-2007) n’accordait pas facilement de telles faveurs à ses visiteurs qui se rendaient en pélerinage à Saint-Florent-le-Vieil. Je n’ai trouvé – à ce jour – qu’une seule photo « identique » de 1989 à cela près que la dédicace est donnée dans une autre pièce que le salon, vraisemblablement la salle à manger. Elle est visible sur le site « Entretiens avec Louis Poirier, Lettres, photographies » de la spécialiste Marguerite Marie Bénel (Magies du verbe chez Julien Gracq, 1975…). Julien Gracq lui dédicace le premier volume de la Pléiade.

« Julien Gracq détestait son visage et donc ne supportait pas les photographes »(J. L. Ezine in « Une vie, une oeuvre », France Culture, 23/06/2012). « Pas de questions, pas de notes, pas d’enregistrements, telles étaient les conditions posées par Julien Gracq. Journaliste de la Voix du Nord… Joseph Raguin les a acceptées » (Le Monde.fr, 23/12/2007; article publié dans Le Monde du 5/02/2000) et vraisemblablement, dans un tel contexte, pas de photos, pourrions-nous ajouter. Julien Gracq ne voulait pas « diffuser » son image et donc entrer le moins  possible dans la grande circulation chaotique des mass media, circulation dans laquelle nous rentrons de fait nous-même maintenant… Joseph Raguin décrit ensuite Julien Gracq « assis sur une chaise, le dos tourné à l’unique fenêtre d’un petit salon qui donne sur la Loire, Gracq s’est placé à mi-distance d’un téléviseur et d’un poêle en faïence vernissée ».

gracq2

Dans notre document, la photo est prise sous un autre angle : l’auteur écrit avec application sa dédicace assis à la table disposée devant un grand buffet. La télévision est visible mais pas la fenêtre à droite donnant sur la Loire.

Julien Gracq s’est donc laissé photographier chez lui en 1989 et en 1991 (et vraisemblablement à d’autres occasions), mais pas lors de bien d’autres visites. Question d’humeur peut-être, de circonstances, d’affinités certainement… La maison de Saint-Florent est devenue en 2013 une maison et résidence d’écrivain, la Maison Julien Gracq ; elle peut aujourd’hui se visiter, mais la salle à manger comme le salon ont disparu car les meubles ont été vendus après le décès de l’auteur. Mais les écrits et les photographies demeurent.

A la mort de l’écrivain, l’oeuvre bascule dans le mythe. Il en est de même pour les photographies qui changent de statut : de « simples souvenirs », les photographies du « salon presbytéral » – rares, comme je le suppose, animées ou non par la présence du propriétaire, deviennent objets de documentation ou de vénération – ou les deux – selon le degré de passion qui anime les opérateurs. Le salon même vide peut acquérir une dimension quasi mystique tant les objets sont susceptibles d’être imprégnés de l’aura du disparu, où un reflet quelconque peut devenir veilleuse de tabernacle…

J’observe que de nombreux exemplaires dédicacés sont en circulation « sur le marché », une bonne partie de ces livres ayant été envoyée volontairement par leur auteur à des amis ou à ses pairs lors des parutions. Il semble aussi en avoir paraphé un assez grand nombre à Saint-Florent si j’en juge par les récits de visites sur la toile. Malgré l’aspect rugueux du personnage, sa courtoisie semble l’avoir emporté devant l’admiration dont il était l’objet de la part d’étudiants, de chercheurs, de journalistes, d’écrivains… 

Ces exemplaires portant la signature d’un auteur estimé sont toutefois des témoins importants de la vie littéraire d’une époque, de l’influence de cet auteur, des réseaux dans lesquels les destinataires sont inscrits… Ayant acquis une valeur marchande, ils seront vraisemblablement plus facilement sauvés de l’oubli, de l’indifférence ou de la destruction qui menacent à chaque instant la survie des simples exemplaires non adoubés.

© Alain Collet

 

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