au livre bleu

22 octobre, 2021

« La Vénus à l’enfant » ou un « Brancusi » préhistorique

Classé dans : Non classé — aulivrebleu @ 22:50

La Vénus à l’enfant ou un « Brancusi » préhistorique

Vénus

La Vénus à l’enfant 

Galet gravé : 7 cm x 5 cm x 1, 7 cm. La figurine elle-même mesure 5 cm.

Pièce issue d’une ancienne collection d’objets préhistoriques collectés à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle au Sahara central et méridional à laquelle sont joints des bracelets en pierre (schiste, stéatite) dont deux portent des inscriptions en tifinagh (langue touarègue ;  Mali, Niger ?).

Si l’on admet que le traitement des Vénus est plus schématique et stylisé à partir de ce qu’il est convenu d’appeler le magdalénien (en Europe), l’oeuvre ici gravée pourrait se situer, dans le cadre chronologique propre à l’Afrique encore discuté, au sein de la période néolithique dont le début peut varier de – 10 000 ans à – 7 000 ans, selon les régions, avant le présent.

Nous préférons le mot de « Vénus » à celui de « Vierge », terme furieusement anachronique dans le contexte. Les deux éléments de la gravure de cette maternité sont incisés assez profondément et avec soin. Nous ne connaissons pas, à ce jour – même en Europe, de gravures équivalentes mettant de cette façon en scène une mère tenant son enfant dans son giron. Cet objet d’art mobilier préhistorique en est d’autant plus émouvant.

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La découverte de cette oeuvre ne peut pas ne pas nous faire penser à La Princesse X de Constantin Brancusi, sculpture en bronze poli réalisée en 1916. Libre à certains regardeurs de n’y voir que la représentation d’un phallus, car 

« La Princesse X est [aussi] un portrait. On ne peut y rechercher une ressemblance quelconque, car il ne représente pas les traits  extérieurs d’un visage. La tête, la nuque et le buste sont réduits à une courbe  qui pousse comme une plante, pourvue à ses extrémités de deux formes ovales, comme des fruits mûris par le soleil. L’ovale du visage, légèrement incliné, correspond  à celui des seins et on a l’impression que ces formes, d’une pureté géométrique, sont caressées par la lumière… « . Ionel Jianou, Brancusi, préface de Jean Cassou, Deuxième édition revue et remise à jour, Arted, Paris, 1982.

Le débat n’aurait pas étonné les artistes qui ont sculpté en ronde-bosse les célèbres Vénus préhistoriques. Ils ont eux-mêmes su, souvent, introduire une ambiguïté entre la représentation féminine et la représentation masculine. Tout est affaire de regard. Les sculptures des Vénus préhistoriques sont généralement interprétées comme étant des symboles de la fécondité, mais aussi, souvent, comme représentant des femmes enceintes. La gravure va ici au bout du processus de la maternité. Elle montre désormais la mère avec son enfant. Princesse X. 2, en quelque sorte…

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Ciselée avec soin sur un galet, cette gravure d’une facture si abstraite ne pourrait nous parler que comme un signe, un symbole « privé » d’émotion et pourtant il émane d’elle une infinie tendresse qui nous touche profondément. Si nous devions faire un rapprochement avec les Vierges à l’enfant de l’univers chrétien auxquelles nous échappons difficilement, c’est avec le tableau de Léonard de Vinci  Sainte Anne, la Vierge et l’enfant Jésus que nous oserions le faire. 

La sollicitude avec laquelle le visage de la Vénus préhistorique se penche sur son enfant retenu dans son giron par le bras étonnamment suggéré en la proximité des deux tracés, évoque, pour nous, le tableau de Léonard de Vinci. Mutatis mutandis bien sûr.

Chez le maître italien, l’attitude pleine de sollicitude à l’égard du fils se traduit aussi dans l’inclinaison du visage de la Vierge et par la position de ses bras allongés retenant l’enfant Jésus, même si l’ensemble du mouvement est ici plus largement déployé que dans la gravure chef d’oeuvre de concision, d’expression et d’affection.

Cette Vénus préhistorique à l’enfant est à l’expression du bonheur de la maternité ce que la Dame à la capuche de Brassempouy est à la genèse du visage dans l’art.

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« Si les hommes de la Préhistoire avaient su qu’ils étaient préhistoriques, ils auraient sombré dans une profonde mélancolie ». J’aime beaucoup cette pensée de Pierre Assouline. Mais heureusement et justement, l’art est là pour rétablir la situation. Aujourd’hui, avec le recul que nous avons (mais qu’est-ce que « ce recul » rapporté aux temps géologiques ?), nous savons que l’art est une réalité transhistorique et que cette réalité transhistorique remet la pendule de nos jugements à la seule heure de nos admirations et de nos émotions quelle que soit l’origine des oeuvres dans le temps comme dans l’espace. La Vénus « préhistorique » à l’enfant devient naturellement La Vénus à l’enfant qu’elle n’a jamais cessé d’être. L’oeuvre présentée ici en est une très belle illustration.

A. Collet.

14 février, 2021

« LE LIVRE DES SEPTANTE », journal de l’année 2020 (extraits)

Classé dans : Non classé — aulivrebleu @ 15:46

 

LE LIVRE DES SEPTANTE

XXXXXXX

 Amoureux des fleurs, des livres et des images, de la montagne et des  formes, l’auteur avait simplement pour projet  de rendre compte, jour après jour, de l’année 2020 qui le conduisait à ses soixante-dix ans. Mais la crise sanitaire du coronavirus, événement de portée mondiale, et de nouveaux attentats terroristes se sont immiscés dans cette relation d’une façon inattendue. Ils ont brutalement modifié la nature même de la partition en accompagnant de fait cette mélodie personnelle d’une basse tragique, en soulignant cruellement la fragilité de notre existence et le caractère unique de nos expériences.

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1er – 2 janvier 2020

Oui, n’importe quel livre pouvait réordonner le monde, quoi qu’on y raconte,

l’essentiel était l’existence prouvée de l’ordre de la langue, la possibilité des mots et de l’inventaire. C’était cela le plus urgent.

Kamel Daoud, Zabor ou les Psaumes.

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 Ce qui n’a jamais été dit ainsi n’a jamais été dit.

Julien Gracq, Nœuds de vie.

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3 janvier

Tous les livres que j’ai possédés, que je possède encore sont ce que je suis. J’ai une âme de papier, depuis toujours, mais une âme de papier froissé. Elle n’en est pas moins sensible. Cette boule tient dans le creux de la main. Elle ne vole ni ne roule. Elle ne peut que brûler.

4 janvier

L’écriture est certainement une sécrétion de notre corps née du secret de notre complexion.

L’Origine du monde de Courbet est le résultat d’un coup de sabre qui partage en deux notre imaginaire, fascination et répulsion, de l’intime de la vie à l’ultime de la mort.

5 janvier

Roberto Juarroz (1925-1995) est le seul écrivain, le seul poète dont j’ai voulu lire toute l’œuvre sans exception et si possible en édition originale française puisque je ne lis pas l’espagnol. Lire toute l’œuvre absolument dès la découverte de son recueil Nouvelle poésie verticale, traduction de Roger Munier (Paris, Lettres vives, 1984) :

La parole accompagne l’homme / comme l’aboiement le chien / ou l’arôme la fleur. / Mais le silence, qui accompagne-t-il ?/ Et qui l’absence ?/ Et qui le vide ? (NPV, 30).

Un mot est encore l’homme. / Deux mots sont déjà l’abîme. / Un mot peut ouvrir une porte. / Deux mots l’effacent. (Poésie verticale, VII, 9).

Mais aussi, et plus encore :

Si le plus haut consiste / à n’être pas ce qu’on est, / en quel singulier espace / doit-on se séparer de soi-même ?  (NPV, 41).

Roberto Juarroz, poète argentin, est pour moi le plus grand poète du XXe siècle et du début du XXIème. Toutes langues confondues même si je n’ai pas la prétention de connaître tous les écrivains, tous les poètes estimables de sa génération et de celles qui suivent. Son œuvre et sa voix sont uniques. La voie qu’il a ouverte est unique aussi. Il nous sort du lyrico-descriptif pour passer à la vitesse supérieure où poésie et pensée nouent dans le langage une relation détonante, abstraite certainement, mais toujours en prise d’une façon ou d’une autre sur le « réel » qui déborde le langage, qui lui-même nous déborde.  Gerbes de nouveaux circuits de la pensée sur les ruines de nos anciennes certitudes. Naissance d’une nouvelle métrique de la pensée-image.

6 janvier

In floribus natura est maxima (Pline). « La nature n’est nulle part aussi grande que dans les fleurs ». Citation extraite du Dictionnaire raisonné universel d’histoire naturelle de Valmont de Bomare (1776). Citation à la fin de l’entrée « Fleur », dans la dernière partie intitulée Réflexions sur les fleurs, & leur utilité. J’écris ces mots en sentant les effluves que dégage une belle jacinthe bleue déposée à ma gauche, près de la fenêtre. En pleine floraison. Mais pour combien de temps. Anniversaire de notre Petite Clémence, deux ans aujourd’hui. Déjà. Toute la famille s’emploie à aimer et à protéger cette autre petite fleur, pas plus haute encore qu’un in-folio, mais si éveillée. Si elle pouvait apprendre à jouer du piano et aimer jouer. Je n’ai pas encore réussi à trouver les références exactes de la citation de Pline. J’ai consulté l’Histoire naturelle, XXI, 1, sans résultats, sauf erreur de ma part. Mais il est fort possible que ce soit déjà le résumé de sa pensée qui figure au début de ce texte et non une citation en bonne et due forme. Quoi qu’il en soit, cette citation, même forgée, est très belle et elle me convient. Elle touche juste, dans l’esprit de la fin de l’article.

7 janvier    Mercredi

La jacinthe est sans pourquoi. La bleue comme la rose que j’ai laissée au salon. La rose, la fleur, n’est pas encore de saison. Où se séparer de soi-même, sinon dans la poésie ? Pour accéder, peut-être, à une forme de conscience supérieure évoluant dans le paradoxe. C’est-à-dire dans l’écriture. La spirale de l’écriture. Se détacher de soi pour accéder à soi. Passer à travers le filtre des signes, le philtre des signes. Quant à savoir si l’opération est efficace, si la magie opère, bien qu’il ne s’agisse pas de magie mais bien d’homophonie…

Proust. « A vrai dire, les événements d’une vie ne présentent aucun intérêt car ils sont contingents pour le savant et pour l’artiste, dépourvus du sentiment qui en fait la poésie ». Un beau déni. L’événement, l’avènement de la poésie elle-même dans une vie d’homme peuvent-ils être dépourvus du sentiment qui en facilite l’apparition et en nourrit la croissance ?

Tenir bon. De la fiction au réel ou viser vers ça ? Les marges d’un livre sont le halo visible du blanc mystère qui entoure à jamais la création littéraire et sa destination, son aura typographique. Seuls les repentirs de l’un et les commentaires, avisés ou non des autres, peuvent les remplir. Lorsque les marges du livre sont pleines, de nouvelles ailes lui poussent.

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16 janvier

Renaud Camus. « L’histoire est l’ailleurs du temps, comme la littérature est l’ailleurs du sens. Plus exactement elles sont la conscience que le temps ni le sens ne sont tout à fait là, qu’ils sont à la fois ailleurs et là, que l’ailleurs est au cœur de l’ici, au cœur du sens, au centre du temps ; que l’étrangeté est le mode par excellence de la présence, notre façon la plus essentielle d’être là ».

Quel songe devient song où la lettre a roulé ? Non pas comme le rocher de Sisyphe car alors le song se transformerait vite en lamento funèbre, lamento sans fin depuis l’aurore de l’humanité, depuis le moment où le bipède donne à ses morts une sépulture. Song, soit un chant, mais dans une autre langue. Ce song est la mère de tous les signes si loin de faire sens. De fait, faire sans. La portée est sans commune mesure avec ce que nous imaginons pouvoir dessiner dessus. Le songe n’est heureusement pas à l’échelle de celui qui le produit et le song le dépasse encore infiniment.

Le 30 décembre dernier – le jour de mon anniversaire, 69 ans – Alix et moi avons planté dans notre petite prairie le sapin de Noël, le sapin décoré pour la soirée de Noël passée en famille.

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19 janvier      L’imparti d’une île

Le moindre des objets, même déchu, endommagé, a le don de me faire rêver. L’été dernier, nous avons profité de notre séjour à Inzinzac-Lochrist (Morbihan) pour faire une escapade maritime à l’île de Groix. En nous promenant sur une plage où alternaient sable et rochers je découvris un plomb de pêche (« bombe » de 150 gr.) coincé entre deux rochers et surtout, dans un autre endroit encombré de différentes minuscules épaves, un bouchon mécanique en céramique libéré de sa ferraille articulée. Les mentions imprimées portées dessus, quoique en partie effacées, restent néanmoins à peu près lisibles : « Amore Tonnerre – Ile de Groix ». Bouchon de limonadier fabricant ou cafetier ou peut-être les deux. En voulant en savoir plus sur le nom pour identifier (éventuellement) cette personne, j’ai appris que ce patronyme était le plus répandu dans l’île et qu’il dérivait « de Donnerc’h, nom de guerrier qui apparaît dans le cartulaire de Quimperlé sous la forme Duerneth… » (site web « Histoire de l’île de Groix »). Ce nom de famille peu populaire est cité dans un ouvrage de C. Robert-Muller de la façon suivante, en 1937 : «  [Les pêcheurs] se marient entre eux, si bien qu’ils s’appellent tous, aux exceptions près, Tonnerre, nom qui ne se trouve qu’à Groix, Gorronc, Gouronc… ». Je passe donc du bouchon de porcelaine au cartulaire de l’abbaye Sainte-Croix de Quimperlé, manuscrit du XIIe siècle conservé à la British Library à Londres, source majeure de l’histoire de Bretagne pour le Moyen Age. Raccourci, pour moi, plutôt saisissant, du guerrier médiéval au pêcheur ou au limonadier. J’aime beaucoup ces voies détournées de la connaissance. Si je connaissais Les Manuscrits enluminés des comtes et ducs de Savoie (Umberto Allemandi, 1992), je ne savais rien sur le cartulaire de Quimperlé. J’en sais un petit peu plus après cette trouvaille. Quant à la bombe en plomb, sa perte a certainement dû provoquer la rogne du pêcheur malchanceux ou malhabile. Toute l’histoire de l’île (ou presque !) à travers ces deux petites épaves abandonnées à la marée.

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26 janvier

Le second souffle. Le sommet du Mont Blanc est l’étoile polaire de mon ciel, la pointe de la flèche de ma boussole, le style du cadran de mon horloge intime, ce sommet que je n’ai jamais gravi et encore moins foulé – mais a-t-on jamais marché sur la Petite Ourse ? – il suffit qu’il montre la direction. Ce Mont Blanc au centre de mon espace temporel, mental, géographique, ce mont, j’en ai fait plusieurs fois le tour, nomade de la montagne que je suis, digne descendant de mes ancêtres bergers. Mais aujourd’hui, à la poursuite de quel troupeau dont les cloches sonnent clair sur la pelouse froissée ? Le troupeau en poil, en laine, en chair et en os s’est fondu dans la brume du temps docile ou mauvais, la marche, elle, épuisante ou passionnée, demeure. La blancheur du dôme éclate dans le ciel transparent d’un jour d’été, ce feu né de la neige et de la glace consume le froid en lumière, attire le regard autant qu’il l’éloigne. Le bruit assourdissant des chaussures butte sur les cailloux du sentier creusé dans la fraîcheur de l’alpage qui déborde de rosée, les rayons qui se lèvent soulignent et dégagent de la vapeur tiges et fleurs, il n’existe rien entre le poids de mes pieds et les pulsations au niveau de mes tempes, le reste de mon corps à la fois souple et tendu dans l’effort disparaît du volume des sensations physiques  pour laisser la place aux seules perceptions olfactives, visuelles, auditives… Ma respiration régulière a le mouvement pendulaire du « second souffle », celui qu’on atteint dans la course de moyenne et longue distance, quand l’échauffement progressif amène à la pleine puissance métronomique de son rythme, là où l’effort est calculé en fonction de ce qui reste à parcourir. Mais l’existence a-t-elle jamais permis la naissance d’un second souffle ? A peine la sueur déborde-t-elle de nos tempes et de nos joues qu’il faut penser à tomber son petit sac à dos et nos illusions, jusqu’aux objets les plus virtuels, la pensée qui dégouline en lettres salées.

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29 janvier

Crise politique et sociale au sujet de la réforme des retraites, manifestations, violences. Maintenant la diffusion du coronavirus depuis la Chine. Il ne manque plus qu’une nouvelle catastrophe naturelle ou environnementale ou un attentat terroriste en prime pour couronner le tout. L’atmosphère est toujours irrespirable. J’essaye de prendre de la distance mais en tout nous sommes toujours tous concernés. Pas de la même façon, certes. Mais il s’agit de notre vie au quotidien présent et à venir. C’est la gangue qui depuis le début enserre mes notes, cette exigence intime qui excède mes repères, de l’ouvré à l’ouvert. L’ouvré acquiesce ou postule, l’ouvroir livre sa pratique, seul l’ouvert est famine. Ma pensée s’exprime et de prisme en prisme j’aimerais qu’elle s’arcencièle malgré les nuages qui continuent de s’amonceler. Grâce aux mots qui sont les seuls effets spéciaux de l’énigme son et image de notre langue en partage.

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1er février

Le Grand Paon de nuit est considéré comme le plus grand papillon d’Europe. L’Atlas (Atlas Atlas), originaire d’Asie, le plus grand papillon du monde. Respectivement 10 à 20 cm d’envergure pour le premier, 20 à 30 cm pour le second. Comment les deux plus beaux papillons du monde peuvent-ils être de nuit ? Pour échapper aux prédateurs, notamment l’homme, espèce notoirement nuisible sur de nombreux fronts ? C’est triste rien que d’y penser. Mais sans même penser aux nuisances de l’homme, le caractère nocturne de leur existence intrigue. Comment une telle beauté peut-elle être réservée à la nuit ? Quoi qu’il en soit, les deux planches gravées et peintes à la main du recueil du Dictionnaire pittoresque d’histoire naturelle déjà cité sont magnifiques (planches 651 et 652).   Je les contemple dans la nuit en rêvant à ces êtres singuliers, en rêvant aussi à ces artistes inconnues -  la plupart étaient des femmes – qui ont mis leur habileté et leur talent au service de ces belles reproductions. Ce qui était possible dans la première moitié du XIXe siècle ne l’est évidemment plus aujourd’hui. Pour la finesse et la beauté d’exécution on ne peut pas ne pas penser aux panneaux du peintre flamand Jan van Kessel (1626-1679). On peut même remonter aux marges des manuscrits de la fin du Moyen Age où fleurs et insectes divers accompagnaient le texte calligraphié avec soin en l’honneur de la Vierge ou d’un grand personnage. Ces peintures de l’âge dit « industriel » sont à la hauteur des plus belles réalisations « artistiques » plus anciennes. Où naturalisme et mimesis fusionnent pour la plus grande joie de nos yeux. Où les êtres ainsi sont beaux d’être ce qu’ils sont, même invisibles dans la nuit.

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19 février                                    ALEBRIJE !       ALEBRIJE !

alebrije2

Jusqu’à aujourd’hui je ne savais pas ce qu’est un « alebrije ». Je me doutais que cette sculpture d’art populaire pouvait avoir une origine mexicaine en raison du cactus qui est représenté sur un des flancs de l’objet. Une intuition qui s’est révélée juste après quelques recherches sur internet. Je pense en effet ne pas me tromper mais il faudra néanmoins que je trouve un autre mode de certification pour être sûr à 100 pour 100. Cette réserve faite, l’objet conserve tout son intérêt. Il s’agit d’un poisson sculpté dans une planche de bois de 50 cm de long et de 13 cm de haut. Si l’on dispose la sculpture de sorte que la queue soit à gauche et la tête à droite, on remarque sur ce flanc strié et multicolore deux couples de danseurs gravés de façon « naïve » et très stylisée, l’un dansant sûrement le tango, l’autre manifestement le rock’n roll. Si l’on retourne le poisson dans l’autre sens, c’est un cactus aux branches multiples qui recouvre la surface, elle aussi striée et multicolore. La sculpture est tout à fait stable car la planche a 4 cm dans sa plus grande épaisseur. Les couleurs sont vives et disposées de façon habile : bleu turquoise pour la tête, vermillon pour les nageoires et la queue, le vert, le jaune, le rose, le blanc et le noir enfin sont disposés de manière à mettre en relief la scène de danse et le motif végétal, le tout sur un fond géométrique et strié.

La mode des vêtements portés par les danseurs permet vraisemblablement de dater l’objet qui paraît relativement ancien. Pantalons à pattes d’éléphant pour les hommes, jupes trapèze pour les femmes, sweat à col roulé pour les deux, tous ces éléments nous ramènent aux années 60 – 70 du siècle dernier. L’état de l’objet incline réellement à penser qu’il peut avoir effectivement une cinquantaine d’années.

« Alebrije » est un mot forgé qui paraît réunir « Alegria » = la joie, « Bruja » = sorcière, « Embrije » = application d’un colorant naturel de couleur rouge. Une alliance de trois mots à la fois réunis et condensés en « alebrije ». Cette explication paraît plausible en raison des caractères fantastique et coloré de ces sculptures variées où animaux réels ou imaginaires sont nombreux.

Ce qui est curieux c’est que cet art populaire et coloré est récent. Son inventeur est Pedro Linares (1906 – 1992), cartonnier de son état dans la ville de Mexico. Ce cartonnier réalisait déjà pièces et figurines en carton pour Diego Riviera et Frida Kahlo. Tombé un jour gravement malade, il souffrit de délires et d’hallucinations sous formes d’animaux fantastiques qui criaient ensemble « alebrije ». Une fois guéri il décida de réaliser ces créatures d’abord en carton, puis en bois. Ses œuvres connurent un grand succès, tant au niveau national qu’international, avec de nombreuses expositions.

Ces premières sculptures apparurent en 1936. Un atelier familial perpétue cette tradition encore de nos jours. Ces réalisations étant tombées dans le domaine public, d’autres artistes-artisans développent leurs propres figures. Il est finalement assez étonnant de voir ainsi un art populaire créé de toutes pièces par un homme habile et inventif qui mit au point une tradition relayée et toujours enrichie aujourd’hui. De quelles mains notre alebrije sort-il ? En quel bois a-t-il été sculpté ? Est-il en bois de copal (Bursera glabrifolia), espèce d’arbre mexicain originaire du centre du Mexique, largement utilisé pour cet art populaire ? Ces questions resteront vraisemblablement sans réponses. Quoi qu’il en soit cet objet se rattache à cette tradition originale, colorée et ludique. C’est une « baleine » de fantaisie où nature, culture et art populaire se rejoignent ; elle me plaît beaucoup.

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16 mars

Longue et grave allocution ce soir du président qui déclare le pays en état de guerre avec le coronavirus. Le confinement est annoncé pour au moins quinze jours. J’ai fait les courses ce matin au centre commercial. Il n’y avait pas de panique, mais beaucoup de monde pour un lundi matin. Je crois que tout le monde avait la même pensée en tête.

Les fleurs de notre petit magnolia stellata continuent de s’ouvrir et forment maintenant de belles étoiles blanches qui frissonnent au vent. Un peu de ciel sur la terre, en plein jour, sous le soleil qui ne dispense pas encore beaucoup de chaleur. J’ai reçu aujourd’hui le livre commandé, Textes et documents inédits d’Auguste Valensin (Aubier). J’ai ainsi pu terminer dans l’après-midi mon article sur le billet de l’auteur en profitant des informations importantes que j’ai pu relever pour la période qui m’intéresse. Je le posterai vraisemblablement demain après relecture. (Le livre n’était pas coupé, depuis 1961, mais un livre finit toujours par trouver son lecteur).

J’avais à peine terminé ces notes (23h 54) que j’ai reçu le SMS suivant : « Alerte COVID-19. Le Président de la République a annoncé des règles strictes que vous devez impérativement respecter pour lutter contre la propagation du virus et sauver des vies. Les sorties sont autorisées avec attestation et uniquement pour votre travail, si vous ne pouvez pas télétravailler, votre santé ou vos courses essentielles. Toutes les informations sur www.gouvernement.fr ». Voilà qui est clair. Nous sommes vraiment en état de guerre. Espérons que cela pourra porter rapidement ses fruits.

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19 mars

La non-exposition d’une œuvre d’art, nouveau type de performance inventé par Marcel Duchamp.

« Boîte-en-catalogue, Le Mille et unième Item, 1912 – 2012, d’après Marcel Duchamp. Le scandaleux Mille et unième Item ou Le Premier anniversaire de la non-exposition du Nu descendant l’escalier ».

J’ai évoqué cet événement comme l’inauguration d’un incident original où un artiste pouvait silencieusement – d’abord – faire de la non-exposition de son œuvre une performance artistique. Ce qui au départ aurait pu être un incident de parcours banal et vite oublié pour un peintre au début de sa « carrière » fut néanmoins confirmé dans son importance et dignement réactivé par un autre incident du même type cinq ans plus tard avec la non-exposition de la Fontaine (l’urinoir détourné) en 1917 à New York. Ces incidents doivent aujourd’hui être envisagés sous le même angle de la performance voulue et assumée – ensuite – par son auteur. Marcel Duchamp est donc bien le premier artiste à faire de la non-exposition d’une œuvre une performance artistique d’un nouveau genre.

Boîte-en-catalogue  est un hommage que j’ai voulu rendre au peintre novateur. Elle n’est ni un pastiche ni un plagiat. Le Mille unième Item (ou Boîte-en-catalogue) est un artefact d’un admirateur de l’œuvre, l’aboutissement d’une intuition. Boîte de conservation et lieu d’exposition de son contenu en forme de clin d’œil échelle 1 : 1. Le tout figure l’instant unique mais durable, étrange et paradoxal, où une œuvre picturale annoncée mais absente fait néanmoins son « entrée » analogique, graphique et donc visible dans le n° 1001 du catalogue imprimé, bien présent, lui. Boîte-en-catalogue, avec la mise en scène du livre et de la page où le fameux titre est reproduit, met en scène le retard en peinture pris à la lettre du Mille et unième Item. Ce retard mis sous les yeux des regardeurs parisiens du 20 mars au 16 mai 1912 ne sera rattrapé qu’en mai à Barcelone puis de nouveau en octobre à Paris, au Salon de la Section d’or, salon bien nommé quand on sait que le n° 1001 est un nombre figuré pentagonal en relation directe avec le nombre d’or et l’étoile à cinq branches comme je l’ai montré. Le hasard fait-il trop bien les choses ?

Ce retard – concept inventé par le peintre lui-même – sera encore rattrapé, mais d’une façon définitive et explosive lors de l’exposition (« l’explosition » ?) montée à l’Armory show de New York, en 1913, comme si l’énergie encore retenue et accumulée par ce retard initial devait à toute force se libérer avec les conséquences que l’on sait.  L’artiste recevra la considération qu’il n’avait pu obtenir dans son propre pays. (Hommage à M. D. : Boîte au couvercle à rabat de 21, 2 cm de hauteur, 13, 8 cm de largeur et 4 cm de profondeur contenant un exemplaire du livre Société des artistes indépendants, catalogue de la 28e exposition  1912 (Paris, 1912), accompagné d’une reproduction du tableau Nu descendant l’escalier n°2).

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30 mars    Lundi

…… Je voudrais parler d’un très gros livre dont les planches gravées sur cuivre m’ont fasciné. En assez mauvais état, ce livre m’a demandé beaucoup d’heures de travail pour le sauver. C’est un très gros in-folio, le plus gros livre que je possède (44, 5 x 28 cm). Son titre est le suivant : Traité de la coupe des pierres, de Jean-Baptiste de La Rue, publié à Paris en 1764 chez Charles-Antoine Jombert. Livre écrit pour les architectes et les bâtisseurs, très technique. Si sa lecture en est difficile pour les non-spécialistes, on peut en revanche en admirer les planches, souvent dépliantes, ce que j’ai fait. « Ses planches sont d’une qualité remarquable. Monge les utilisera d’ailleurs directement dans ses cours d’application de la géométrie descriptive à la taille des pierres ». Les représentations axonométriques des différents sujets abordés sont étonnantes et l’on mesure en les regardant le travail accompli par les dessinateurs et les graveurs (les logiciel en 3 D n’existaient pas…). Citons, parmi bien d’autres exemples : « L’arrière voussure de St Antoine en plein cintre par derrière et quarrée devant » (p. 34), « l’arc de cloistre barlong » (p. 48) ou encore « la vis St Gilles ronde » (p. 134), « ainsi appellée à cause de l’escalier à vis du prieuré de Saint Gilles en Languedoc » où les principes de l’architecture conduisent mon esprit et ma rêverie bien au-delà des remarquables profils, lignes et tracés évocateurs d’une appréhension du monde qui m’échappe. (Un Traité de stéréotomie imprimé à la suite aborde les problèmes des sections planes de la sphère, du cylindre et du cône).

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3 avril

J’ai commencé il y a quelques jours Un été dans le Sahara  d’Eugène Fromentin. Je vais cheminer dans le désert du confinement comme le voyageur va s’avancer pas à pas dans le Sahara, au rythme lent de la caravane. Me frappe d’abord le fait que ce récit de voyage a été publié en 1857, l’année de la parution des Fleurs du mal de Baudelaire. Deux expériences qui semblent bien éloignées l’une de l’autre mais où les deux auteurs, chacun avec son génie propre, vont nous faire part des étapes de son voyage. Je connais par ailleurs les Ecrits sur le sable d’Isabelle Eberhardt (récits, notes, journaliers) que j’ai lus longtemps après notre périple de deux ans en Algérie (1979 – 1981). Je veux simplement rappeler, ce soir, cette phrase extraite de son Troisième journalier, à la date du 23 juillet 1901 : « Il faut, coûte que coûte, faire le bien et conserver le culte de la beauté, la seule chose qui rende la vie digne d’être vécue ». A chacun la traversée de son désert pour accéder à ce que l’on pouvait encore nommer, au tout début du XXe siècle, sans rire, la beauté.

Hélène nous envoie régulièrement des photos de Petite Clémence soit en train de jouer, soit en train de manger… Ces envois nous consolent et nous rassurent. Elle nous a fait parvenir aussi un montage photo assez drôle, trouvé sur le web, qui représente un chat dubitatif avec la légende suivante : « 17e jour de quarantaine : mon chat essaie toujours de comprendre pourquoi je suis encore chez lui après 8 heures du matin ». Il vaut peut-être mieux qu’il n’accède pas à cette compréhension car il aurait trop peur pour nous, pauvres humains. En effet, nous n’avons qu’une seule vie, alors que lui en possède neuf.

Nos livres et nos images sont les ressources qui vont nous permettre de traverser le désert du confinement. La musique aussi. Coloris et typographie sont les deux mamelles de la beauté imaginaire qui me hante.

4 avril   

Beautés imaginées ou beautés imaginaires ? La beauté imaginée à un moment ou à un autre par un artiste ou par chacun d’entre nous n’est peut-être que l’une des mille et une facettes de cette beauté imaginaire fantasmée autrement appelée désir. Une forme belle est celle qui répond le mieux à notre désir d’épanouissement et de dépassement. Souveraine dans sa conception et accessible à nos sens. Pour que le regardeur fasse le tableau il faut qu’il en valide les résonances, celles qu’il est susceptible de déclencher en lui, selon son ou ses désirs. La beauté, « harmonieuse » ou « dissonante », répond ou ne répond pas à notre attente. Mais elle peut aussi susciter, éveiller notre curiosité et bientôt la combler. La beauté éclaircit le labyrinthe de nos émotions.

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15 avril

Les genêts d’or en fleur devant la maison tranchent sur le vert de la prairie éclairée par les photinias toujours en feu. Les rosiers commencent à peine à montrer leurs boutons. Un jardin idyllique perd beaucoup de son charme quand nous ne sommes pas libres dans notre tête et encore moins quand nous ne le sommes plus de nos mouvements. Il meurt encore des centaines de personnes par jour en France. Réalise-t-on bien ce que cela signifie ? De nombreux enfants, petits ou plus grands, ne connaîtront pas ou auront à peine connu leurs grands-parents, parfois même un de leur propre parent. Les chroniqueurs d’aujourd’hui, quels qu’ils soient, écrivent en lettres de sang. Le graphite du crayon est trompeur. Bien malgré elle, la mine du crayon ne se porte pas bien, elle fait en ces moments tragiques grise mine, même si c’est nous-mêmes qui projetons nos sentiments sur ce petit instrument. Le graphite du crayon retrouvera-t-il un jour sa tranquille neutralité ? En passant peut-être par le détour de l’imaginaire et de la fiction. Peut-être gardera-t-il toujours néanmoins un goût de cendre même en démultipliant ses fonctions. La saison sans masques est un épisode inédit de notre histoire. La Saison Sans Masques ou SSM. Saison de pénurie et de dévoilement. Pénurie du matériel nécessaire à notre protection et dévoilement de l’incurie criminelle d’un système qui permet d’en arriver là où nous sommes.

Alix et moi avons planté douze salades et six plants de tomates. Quand Petite Clémence pourra-t-elle venir les arroser ? Pas avant un mois encore, si tout se passe bien et rien n’est moins sûr. La terre est dure comme du béton et la pluie ne paraît pas devoir s’annoncer dans l’immédiat, réchauffement climatique oblige. Je ne crois pas à une quelconque punition divine. Mais dans tout ce qui nous arrive, crise financière de 2008, crise écologique (les monstrueux incendies d’Australie, entre autres), crise sanitaire aujourd’hui, on ne peut pas ne pas penser à une forme de justice immanente ; quand un individu mange ou boit trop d’alcool, il se rend malade ; de même en ce moment la nature nous renvoie à notre propre irresponsabilité. Le problème est que tout le monde ne porte pas le même degré de responsabilité. Les chroniqueurs, quels qu’ils soient, écrivent aujourd’hui en lettres de sang.

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17 avril           

Etre confiné : ne pas savoir si demain sera un autre jour.          

Retour à Flandrin et à son dessin au crayon d’une danse antique. J’avais d’abord pensé à un thème relatif à l’Arcadie car le peintre a effectivement abordé le sujet avec les bergers notamment. Il faudrait approfondir les recherches pour savoir si cette esquisse fut réellement à l’origine d’un tableau ou d’un projet de tableau. Mais je peux déjà en dire plus en me fondant sur les documents et les reproductions que j’ai sous la main. Dans l’ouvrage de Marie-Amélie Senot-Tercinet Jules Flandrin, Examen sensible, Œuvres de 1889 à 1914, on découvre ceci : « De 1909 à 1913, les Ballets russes rythment la vie nocturne de Flandrin qui compte parmi les rares artistes à avoir peint très peu de temps après leurs prestations, les célèbres danseurs et danseuses en particulier Nijinski et Pavlova ». Flandrin est fasciné par les chorégraphies de Diaghilev au point de prendre lui-même des photographies des danseuses sur scène. Une huile sur toile intitulée Fantaisie sur le prélude de Nijinski (vers 1914) montre un groupe de femmes, en robe longue, qui évoque le groupe du dessin au crayon (p. 20 et 21). Il s’agit bien sûr du ballet de Nijinski Prélude à l’après-midi d’un faune sur la musique de Debussy. Un berger et la présence de deux animaux encadrent la scène de la danse dans le dessin au crayon, la distinguant nettement par là de l’huile sur toile. Quel que soit le titre que l’on pourrait donner à ce dessin, le célèbre Prélude en est certainement à l’origine, bouquet d’artifice de trois grandes œuvres de la modernité : le poème de Mallarmé L’après-midi d’un faune, la musique de Debussy, l’épanouissement chorégraphique de Nijinski.

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25 avril

Après cette tragédie, si nous en voyons la fin, y aura-t-il un avant et un après pour l’art ? La musique, la danse, les arts plastiques ne pourront pas ne pas être impactés, mais de quelle façon ? Pour l’instant il me semble que seuls les chansonniers en prise directe sur l’actualité tirent leur épingle de ce jeu d’enfer où le rire et la satire essayent – en vidéo – de masquer les larmes. Mais au-delà de l’actualité, plus en profondeur ? L’art paraît bien dérisoire devant les respirateurs, les masques ne sont pas ceux du carnaval de Venise et la danse fait plutôt référence à la danse macabre intercontinentale. Art dérisoire, art illusoire, mais art rempart ? Les lecteurs peuvent trouver une parade au confinement et en profiter pour lire et relire les classiques ou les dernières nouveautés. Les peintres peuvent continuer de peindre dans l’isolement. Les musiciens peuvent répéter leur partition, même seuls, et les écrivains écrire. Après tout, pendant les deux guerres mondiales du XXe siècle, les créateurs dans tous les domaines n’ont pas pour autant cessé leurs activités. Mais les perturbations n’ont pas toutes été produites aux mêmes endroits et aux mêmes moments. La perturbation est aujourd’hui globale, universelle, même s’il existe des différences d’intensité. Le fait de ne pas pouvoir se réunir pour exposer, interpréter en public est nouveau puisque tout rassemblement peut être dangereux. En interdisant de fait la communication directe, la pandémie perturbe une notion essentielle de l’art, le partage. Pas d’art vivant sans partage. On a pu de nouveau écrire des poèmes après le traumatisme de la mort industrielle. Sur quelles entités formelles vont reposer ces Nouvelles Réalités qui nous débordent ?

26 avril 

Il se trouve qu’il me vient à l’esprit un exemple auquel je n’avais pas songé immédiatement. Un artiste d’aujourd’hui serait-il capable de mettre en scène un épisode de la guerre menée tous les jours dans les hôpitaux ? Patients, soignants, respirateurs pris à l’instant dans le feu des combats ou peu après avec ses guérisons, ses invalides, ses morts ? Un peintre d’aujourd’hui, figuratif ou abstrait, serait-il capable de faire ce que fit Albert Gleizes, en 1915, en pleine guerre mondiale ? Il réalise l’estampe intitulée Retour, double page centrale de la revue Le Mot du 1er juillet 1915. Le Mot est une revue dirigée par Cocteau à laquelle Gleizes collabora. Cette estampe de grand format (39 x 50 cm) représente le retour de soldats blessés à la bataille de Bois-le-Prêtre (Meurthe et Moselle). Le traitement en hachures du premier cubisme appliqué au décor et aux silhouettes humaines augmente l’étrangeté de cette ronde d’éclopés. Mais cette ronde d’éclopés plonge ses racines dans l’histoire. Le nouveau style encore peu connu en 1915 et qui défrayait déjà la chronique chez les premiers regardeurs s’est emparé d’un sujet traité par Pierre Brueghel l’Ancien, Les Mendiants, huile sur bois de petit format de 1568. Albert Gleizes a réinventé à sa façon l’image de cette ronde de mendiants éclopés courbés sur leurs béquilles. Le peintre fait ainsi entrer la souffrance et le malheur de toujours dans la modernité. De quelle nature sera le retour, notre Retour dans les circonstances actuelles ? Retour d’expérience, retour d’impuissance ? La rencontre n’était pas programmée mais elle me paraît pertinente. Je ne veux pas en faire un modèle, c’est une simple métaphore pour imaginer demain, ni dolorisme, ni plans tirés sur la queue de la comète. (Site web : fondationgleizes.fr ; Son œuvre).

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17 mai

A propos de « réduction », comment ne pas penser à la transcription pour deux pianos de la Symphonie fantastique de Berlioz par Jean-François Heisser. Nous l’avons entendue jouer par lui-même et Marie-Josèphe Jude au Festival Berlioz de la Côte-Saint-André le 23 août 2019. C’était en effet assez fantastique de voir et d’entendre cette transcription interprétée par deux grands pianistes. Transposer la matière musicale d’une symphonie pour le jeu de deux pianos qui se font face, pour deux pianistes qui jouent face à face. Allier le génie de la transcription et la maîtrise de l’interprétation. Ce fut un très grand moment pour tous et j’en garde encore un beau souvenir. L’œuvre n’est ni amoindrie, ni dénaturée, elle est magnifiée autrement. J’en parle avec beaucoup d’émotion car je viens d’apprendre ce soir que le Festival Berlioz 2020 est désormais annulé en raison de la crise que nous traversons. Comment reporter la musique à plus tard ? L’onde de choc continue et personne ne sait encore auprès de quel rivage elle prendra fin. Alebrije !!! La littérature peut et doit prendre le relai, temporairement. Qui d’autre, à sa façon, peut nous séduire sans réduire ni amoindrir, et transposer « le monde » dans un paragraphe, dans une ligne, dans un vers ? sinon l’infini, du moins la perception que nous en avons ? sinon la beauté, du moins l’éblouissement que nous en gardons ? sinon l’image, du moins l’illusion que nous la fixons ? sinon le mouvement, du moins l’espace que nous traversons ? sinon la vie elle-même, du moins la croyance que nous existons ? ALEBRIJE ! ALEBRIJE ! ALEBRIJE !

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23 mai

Penser / Pencher.

Pour penser il faut forcément

se pencher sur soi.

Dès le premier penser, l’homme s’est trop penché,

et il a chuté.

Le mythe de la chute originelle

le pense encore.

C’est pourquoi l’homme n’arrête pas de tomber.

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1er juin

…… Comment ne pas évoquer ici l’auteur savoisien qui sut profiter d’un confinement involontaire pour rédiger un petit livre, chef-d’œuvre d’intelligence et d’humour, le Voyage autour de ma chambre ? Xavier de Maistre est mis aux arrêts dans sa chambre, à Turin, pendant 42 jours, pour avoir participé à un duel. La première édition est datée de Turin, en 1794, anonyme. Celle que je possède est datée de Paris, chez Dufart, an VII soit 1799, toujours anonyme. Le livre ne se présente pas sous la forme d’un journal mais sous celle d’un récit parodique de voyage divisé en 42 courts chapitres. Je remarque d’abord que son confinement a duré 42 jours et que le nôtre en compte 55. Les 42 chapitres pourraient-ils correspondre aux 42 jours de la rédaction ? En aucune façon, car le chapitre XII contient deux mots et le suivant trois lignes, l’auteur montrant clairement par là que seules l’imagination et la fantaisie  en ont été les maîtres d’œuvre. Ce confinement peu douloureux dans sa forme est le point de départ d’un badinage littéraire où les propos les plus graves ne nuisent en rien à la légèreté de l’ensemble. Notre confinement strict de 55 jours, s’il ne fut pas exactement douloureux pour tous de la même façon, a été pour tous éprouvant et angoissant. Les morts quotidiens sont toujours là pour nous rappeler la gravité de la situation, même si elle semble s’améliorer.

Pourtant, le confinement semble susciter des attitudes, des cheminements de pensées, des réflexions comparables, bien que soient différents les causes, les époques, les milieux. Je citerai d’abord la description d’images (estampes, tableaux…) avec lesquelles le narrateur engage un dialogue où se mêlent souvenirs et réflexions. Puis l’examen des qualités propres à la peinture et à la musique, la qualité, aussi, des artistes. Xavier de Maistre, militaire, écrivain, fut aussi un peintre de talent. « On voit des enfans toucher du clavecin en grands maîtres ; on n’a jamais vu un bon peintre de douze ans. La peinture, outre le goût et le sentiment, exige une tête pensante dont les musiciens peuvent se passer… On ne saurait, au contraire, peindre la chose du monde la plus simple, sans que l’âme y emploie toutes ses facultés ». Enfin la mention du buste du père de l’auteur, décédé, qui repose sur une tablette au-dessus de son bureau. Sa description soulève en lui beaucoup d’émotions où se mêlent à la fois le regret du cher défunt et celui de la patrie perdue puisque les armées de la Révolution ont envahi le duché de Savoie à la fin du mois de septembre 1792, invasion que le noble savoisien refuse évidemment. Xavier de Maistre vivra désormais en exil. Né en 1763 à Chambéry, il ne fera qu’un court séjour à Paris en 1839 avant de revenir à Saint-Pétersbourg où il décède en 1852. Le buste de son père paraît bien réel, le portrait de mon père est fictif. Bien que ce buste soit représenté sur le frontispice en regard de la page de titre, ne pourrait-il pas être, lui aussi, une invention du narrateur ? Quant à l’exil, le jeu des miroirs multiplie trop ses figures pour qu’il soit possible de les évoquer ici.

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16 juillet

Randonnée pour se mettre en jambe, avec Françoise, du col du Joly au col de la Fenêtre (trois heures aller-retour). Les nuages bas, blancs et noirs, plombent le ciel et des vagues de brouillards et de brumes plus claires montent de la vallée d’Hauteluce. Elles courent sur les reliefs autour de nous, masquant et dévoilant tout à tour la pelouse alpine et les pierriers. De temps en temps de petites trouées de lumière éclairent les falaises et les pics qui nous dominent ou nous font face. Ce n’est pas la première fois que je plonge dans cette atmosphère troublante où le solide et le gazeux se disputent la prééminence, où la paroi se dévoile au loin quand l’herbe mouillée à nos pieds échappe à notre regard. Les fleurs sont partout et certaines débordent de leurs tapis jusque sur le sentier creusé par les marcheurs. Beaucoup de gentianes jaunes, de marguerites, de campanules, de géraniums sauvages, de boutons d’or, d’anémones et bien d’autres que je connais de vue mais dont je n’ai jamais su les noms. De grands espaces, de tous côtés, sont recouverts de rhododendrons, cette rose des Alpes dont les buissons fleuris épousent la pente, les creux et les bosses, vagues silencieuses de verdure et de couleur qui s’élancent, au-dessus des alpages proprement dits où les troupeaux carillonnent, jusqu’aux premiers pierriers d’où elles se retirent en laissant ici et là des spécimens têtus et vigoureux dispersés entre les blocs, bien disposés à ne pas lâcher prise et à conserver leurs positions. Plus haut, quelques grosses gentianes bleues sur la pelouse entre les rochers. Etrange et perpétuel combat du solide et du gazeux, de la verdure et du rugueux, de la lumière et de l’ombre humide qui nous entoure. Peu d’insectes à cette heure, prisonniers des calices des fleurs. La pandémie continue de sévir, mais la montagne s’assoie dessus en redoublant les caractères fantastiques de sa flagrante indifférence.

 

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5 août

…… Duchamp accorde de fait à l’ensemble des choses une profondeur symbolique  allouée jusque là aux œuvres d’art et aux mots. Les choses banales font désormais « penser » autant que les mots. Grâce aux readymades, elles vont occuper désormais autour de nous une place dont on ne mesure pas encore l’importance ni les conséquences : il crée un nouvel espace. Ne dit-on pas déjà que tous les objets qui nous entourent sont ou deviennent des « Duchamp », « readymades latents ». Un nouveau langage « matériel » en gestation, un nouveau code (« le Duchamp » ?) nous cerne dont nous ne connaissons ni les tenants ni les aboutissants, ni la grammaire, ni la syntaxe, à peine quelques items,  projections en  n dimensions, « vocables » dont déjà s’enchante la fable. En jouant avec les choses comme en jouant avec les mots, ou en se jouant d’elles (en s’enjouant d’elles), Duchamp renouvelle notre vision en libérant nos pupilles, crée un nouveau langage visuel donc une nouvelle lecture, donc une nouvelle perception du réel. Où est la fin de l’art ?…

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18 août

Le sens peut-il aller au-delà du sens qu’on lui accorde ? Question de fiabilité. Le sens donné au sens qui nous satisfait un instant comme une bille au creux de la main. A vrai dire, les hommes ont-ils jamais eu besoin de sens pour vivre, ou plutôt, survivre ? Depuis 500 000 ans environ, les hormones et l’adrénaline n’ont-elles pas largement et suffisamment répondu à la question ?

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13 septembre

 Depuis plusieurs jours, ou, plus précisément, depuis plusieurs nuits, ma tête repose près des Huit Immortels peints sur le plateau supérieur d’un petit chevet chinois du XIXe siècle. Cet abattant en bois laqué noir et or ferme une cuvette peu profonde où on peut déposer feuilles et minces documents. Or sur noir, des motifs géométriques et floraux décorent respectivement en façade les montants et les vantaux qui s’ouvrent sur le plus grand espace de rangement. Un large filet rouge souligne les images des vantaux et du plateau. Les serrures en bronze ouvragé mettent une touche finale à cette précieuse ornementation.

Cette table de nuit originale et exotique remplace avantageusement le meuble précédent, un plateau circulaire branlant en cuivre doré simplement posé sur son trépied, ensemble caractéristique du mobilier des nomades du désert.

Ces huit Immortels, divinités du taoïsme, depuis une large terrasse bordée de grands arbres, rendent hommage à Shou Lao, dieu de la longue vie. Maître des destins, il est ici représenté flottant dans l’air avec ses attributs, juché sur une grue aux ailes largement déployées. Les huit personnages en habit traditionnel portent aussi chacun un objet emblématique. De ce groupe des huit, je n’en citerai qu’un : Zhang Guolao, maître taoïste désigné par le yugu, un instrument de musique à percussion. Il est le patron des peintres et des calligraphes. Comment ne pas être sensible à la réunion insigne de la musique, de la peinture et de l’écriture considérée comme un art à part entière ? Peut-être pourrais-je bénéficier un peu de l’immense privilège qu’il partage avec ses collègues ? Non, c’est trop et inutilement espérer. Il faut simplement profiter des caractères et de l’originalité de chacune de ces figures dont la profondeur symbolique est sans limites.

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7 octobre

Pauvre « P » de Poésie, même. 80 nouveaux décès en 24 heures. On compte, en France, 32445 morts depuis le début de la peste chinoise. Alebrije ! Alebrije ! La situation sanitaire se dégrade de plus en plus à Lyon. Les mots mêmes que nous prononçons ou que nous entendons peuvent être les vecteurs de la maladie et, en fin de course, de la mort. Alebrije ! « Les conclusions [d’une] étude montrent que certains mots projettent davantage de gouttelettes que d’autres et ce plus rapidement. C’est le cas des mots qui commencent par la lettre « P », qui envoient des jets d’air qui atteignent un mètre en une seconde ». Pauvre « P ». Pauvre « P » de Pain, de PaPa, de Paix, de Perle, de Partition, de Précieux, mais aussi de Postillon, de Peste, de Putréfaction. Pauvre seizième lettre de l’alphabet et la douzième des consonnes, dénigrée, consPuée, si injustement mais scientifiquement suPPôt de notre Perte, Providence de la Pestilence. Pauvre « P », au Pilori de Porphyre ! Alebrije ! Pauvre « P » de Poésie, même…

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21 octobre

Hommage national à Samuel Paty à la Sorbonne. Il aura lieu ce soir à 19 h 30. Dans la cour de la Sorbonne. Les honneurs seront rendus à ce professeur décapité par l’islam fasciste. J’emploie le terme décapité car le 16 octobre dernier je ne suis pas arrivé à l’écrire. Mais il faut bien nommer les choses par leur nom si l’on veut aller au-delà de l’horreur et la renvoyer à la figure de ceux qui s’en glorifient.

Il est à la fois effrayant et écoeurant de penser que des personnes, sincères ou non, n’aient à leur disposition que la religion pour se meubler l’esprit, que leur religion pour avoir le sentiment d’exister, à leurs yeux et à ceux des autres au point d’en devenir fou furieux, pousse-au-crime, meurtrier. Alors qu’il existe, au choix : l’art, toutes les sciences, la littérature, la technologie, les loisirs créatifs, le sport et je ne parle même pas de la poésie. J’en oublie certainement. L’engagement politique dans le débat démocratique, par exemple. Liberté, égalité, fraternité sont-ils des concepts si difficiles à comprendre pour les lecteurs, hélas, d’un seul livre ?

J’ai suivi avec Alix, ce soir, l’hommage national à Samuel Paty dans la cour de la Sorbonne. Moment émouvant. Je pense que le président a trouvé les mots justes. Se souvenir qu’en 1994, Jorge Semprun disait qu’après le stalinisme et le nazisme du XXe siècle, c’est « l’intégrisme islamique [qui] accomplira les ravages les plus massifs si nous n’y opposons pas une politique de réforme et de justice planétaire au XXIe siècle ».

22 octobre

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Portrait d’un comédien d’après d’Utagawa Kunisada (1786 – 1865).

 

Ecrire un livre qui aurait pour titre Capitale de la douceur.

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13 novembre

Hier, l’humidité dans l’air faisait trembler les belles couleurs de l’automne, mais l’arc-en-ciel, ce matin, était en moi.

Hier, les baies de genièvre étaient aussi sans pourquoi, mais les aiguilles qui les protègent savent.

Hier, j’ai pensé que cette basane fine, de couleur crème, pourrait avantageusement combler le manque du plat inférieur de la reliure endommagée.

Hier, Bruno, à qui j’avais téléphoné, confiné lui aussi à la campagne, m’a dit que Claudine pourra le rejoindre pour le week-end en raison de son « statut » de senior doublement prioritaire en raison de son asthme.

Hier, j’ai vu une fillette, de retour de l’école, caresser le brave Pouki à travers le grillage.

Hier, Bruno m’a dit que Claudine ne travaillait qu’un jour sur deux à la bibliothèque.

Hier, j’ai moi aussi essayé de ne penser qu’une heure sur deux à la Grande Catastrophe qui paralyse la planète entière à des degrés divers.

Depuis le printemps dernier, pour le meilleur et pour le pire, nous sommes soumis au temps de l’intermittence. Intermittence des relations humaines, intermittence du travail, plus gravement aux intermittences de la pensée devant l’inconnu ouvert devant nous. Et quid des intermittences de la création dans de telles conditions ? Quid des intermittences de l’amour et de la solidarité dans la méfiance et le soupçon généralisés ? Quid des intermittences de toutes les choses de la vie en pointillé ?

Quid de l’intermittence de nos univers et de nos intimités pour longtemps morcelés  ?

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28 novembre

Le premier confinement avait en quelque sorte « l’attrait », si l’on ose dire, de l’impensé, du tragique, de l’horrifique. Le second confinement nous plonge dans les tranchées de la guerre sans fin, dans les boyaux de l’humiliation et de la résignation. Le peu de lest lâché à partir de ce week-end n’y change rien. Cette atmosphère de liberté surveillée avec épée de Damoclès sanitaire sur la tête ne présage rien de vraiment joyeux pour « les fêtes » de fin d’année. Ajouter la crise économique, le débat qui fait rage sur les violences policières, la perspective, est-ce possible, d’une troisième vague. Le climat se refroidit vraiment, ou devient brûlant, selon son propre métabolisme. La sortie de la tranchée, pardon, du tunnel, n’est pas encore à l’ordre du jour. Un joker, peut-être, le vaccin, mais quand ?

Ce soir, froid glacial et belle lune gibbeuse ascendante. Patience, patience dans le confinement, mais ma mine de graphite semble reculer au lieu d’avancer. Le programme que j’avais voulu remplir au début de l’année a été perturbé, détourné, même si j’ai su faire front en continuant coûte que coûte. Aurais-je écrit différemment s’il n’y avait pas eu ce télescopage ? J’ai essayé de garder la distance mais j’ai toujours été rattrapé, malgré moi, par les images de la détresse et de la mort. Les souvenirs, même heureux, qu’ils remontent à la surface ou descendent de la montagne, ne sont pas là pour guérir le présent. Le présent doit guérir ou se guérir tout seul. Les souvenirs ne devraient pas être là pour oublier le présent. Ils ne devaient être là que pour eux-mêmes, par moi, pour moi et quelques proches, surtout par l’esprit. Les souvenirs, mes souvenirs, ne devaient être là que pour eux-mêmes. Actes de présence virtuelle qui s’animent dans un espace qu’ils créent de toutes pièces, découpages incertains, arbitraires, motivés ? Pourquoi tel souvenir, plaisant ou désagréable, plutôt qu’un autre de même nature ? Complexion, idiosyncrasie, génétique, éducation ? Le souvenir est là, du rappel fortuit au pointage délibéré, jouet de quelle(s) force(s), machine de quelle inspiration ? Jouet de la pensée, dérive de l’imaginaire, piège de l’esprit, recours argumenté, fiction patiente ou plaisante, reconstruction toujours, réinitialisation forcée, gain d’un instant sur le mouvant avec en regard, comme un miroir, tous ces textes en arpège qui l’arpentent et l’augmentent. Je ne sais plus ce que c’est qu’un souvenir ni ce qui l’anime.

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6 décembre

A y regarder de plus près, la notion de contrainte en littérature n’est pas nouvelle. A l’origine, la langue elle-même est la réponse à un état de fait de l’évolution de notre espèce qui sut profiter de la faculté de son larynx pour proférer des sons autrement qu’avec de simples cris modulés en fonction de ce que l’on ne nommait pas encore « terreur », « douleur », « joie », satisfaction ».

Il en fut de même pour l’écriture, quand il fallut bien tenir ses comptes pour séparer les grains destinés aux nouvelles semailles de ceux nécessaires à la nourriture et aux échanges, toutes ces opérations bien entendu scandées par le rythme des jours et des saisons.

Les codes du bon gouvernement comme les codes de bonne conduite, autrement dit les tables de la loi, de toutes les lois, suivent ou sont contemporaines de ces inéluctables registres sans lesquels même l’homme dit « moderne » ne serait pas, et même ne saurait pas ce qu’il est.

« La littérature » elle-même prend le train, qui n’existait pas encore, en marche, première contrainte. Je ne m’étendrai pas sur les contraintes suivantes du support, tablettes, papyrus, parchemin, papier, bits, qui nous entraîneraient beaucoup trop loin mais dont il faut souligner l’importance, tant pour la rédaction que pour la transmission.

J’ai acheté vendredi dernier trois jacinthes. Deux ornent mon bureau, la (future) bleue et la (future) blanche. La rouge est restée dans un photophore, en bas, au salon. J’aime renouer le contact visuel avec cette fleur dont la pousse émerge à peine du bulbe. J’aurai la patience d’observer la lente progression de son développement, la naissance de son inflorescence en grappe, l’épanouissement progressif de ses clochettes.

7 décembre

Comment parler de la liberté quand on se sert d’un outil né d’un état de fait biologique, développé sous la contrainte de la faim et de la mise en forme de l’espace social au fil des âges ? Certainement en remontant le filet d’encre jusqu’à son origine pour mieux en maîtriser l’écoulement (calli)graphique et son développement idéologique.

Les premières contraintes furent les scansions des jours et des saisons, les secondes celles relatives aux sons, aux graphies et aux supports, les troisièmes furent celles d’une esthétique en gestation quand on s’aperçut des effets des tons et du compte des syllabes, des avantages éventuels de la symétrie, des reprises ou bien des ruptures dans l’économie du langage, à l’oral comme à l’écrit, dans la déclamation publique comme dans la lecture silencieuse.

La littérature est toujours un objet fantasmé sous le signe d’une illusoire liberté (je n’échappe pas à la règle) qui croit en trouver de nouvelles en créant pour elle-même de nouvelles contraintes et en s’en réjouissant. Le résultat n’en est pas pour autant à dédaigner tant de ces nouvelles pistes, au-delà du spectaculaire, peuvent être intéressantes à explorer.

Je pense à certaine réunion d’auteurs, quelque peu secte, qui fait de cette liberté sous contrainte un programme de création. Il n’en reste pas moins que cet organisme n’est en définitive que la branche d’une observance renforcée de ce que l’on peut nommer aujourd’hui l’Office de la LIttérature PHANTasmée qui regroupe de fait tous les écrits jamais écrits depuis la nuit des temps. Office de la littérature phantasmée que j’appellerai désormais OLIPHANT.

Mais la pandémie et le terrorisme, tant tout ça ? Monstrueux resquilleurs qui se sont sauvagement imposés. Flatulences tragiques de l’histoire dans les salons de nos idéaux trop idéaux peut-être où hygiène et tolérance ont été mal évaluées pour notre plus grand malheur.

Où l’on parle maintenant d’une troisième vague pour la fin du mois et le début de l’année prochaine. Qui va respecter la distanciation sociale le 31 décembre à minuit, l’heure de tous les dangers, l’heure dont le criminel virus chinois va essayer de profiter pour déployer plus encore sa nocivité.

8 décembre

Du son, du signe et du sceau de l’Oliphant

Toute la littérature, des premiers comptages et des premières cosmologies jusqu’à nos textes dits « expérimentaux » relèvent de cet Office, naissent sous le sceau de cet Office. Ils sont à la fois le produit et le complice de « la réalité » qu’ils expriment, même pour la dénoncer. L’acronyme a ceci de plaisant et de particulier qu’il suggère et contient à lui seul la naissance et le développement du fabuleux matériau qu’il désigne. L’Oliphant est le son des premières invocations, il est le signe arboré de la geste à venir, en l’espèce le « pré-texte », il est enfin le sceau de la chose accomplie, signature manifeste, éminente, ardente.

Il est la ressource obligée des littérateurs novices et des praticiens quasi assermentés, il est la matière et le médium en service commandé quoique malléable à volonté, à l’orée de la forêt obscure, l’Oliphant toujours sonne, aux oreilles résonne.

Le voisin qui habite la maison au-dessus de la nôtre a déployé dans son jardin les guirlandes lumineuses qu’il met  en place depuis de nombreuses années à cette époque. Statiques ou en mouvement perpétuel, ces lumières électriques irriguent la nuit de leurs combinaisons multicolores en faisceaux, en grappes, en rideaux, en pluie tombante. Un gros flocon de neige éclaire le chemin du traineau tiré par des rennes. Les lumières bleues et blanches dominent sauf sur le sapin décoré où s’épanouit toute la palette d’un arc-en-ciel nocturne. Notre quartier, la nuit, prend ainsi un petit air de fête grâce à cette illumination.

Je réalise que c’est ce soir qu’aurait dû avoir lieu la fête des Lumières à Lyon. Bien entendu, cette manifestation a été annulée. Mais je ne doute pas que de nombreux lumignons seront néanmoins présents aux fenêtres et sur les balcons de la ville. Alebrije !

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17 décembre

Oliphant libère et imprime en la fiction ce que le principe de réalité exprime et commande en nos faits, pensées et gestes…

 

18 décembre

La barre des 60 000 morts est franchie. Et dire que James Bond n’est plus là pour nous tirer d’affaire, pour réduire à néant ce méchant terroriste aux ambitions planétaires. Alebrije !

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29 décembre

Proust. « Ce que nous n’avons pas eu à déchiffrer, à éclaircir par notre effort personnel, ce qui était clair avant nous, n’est pas à nous. Ne vient de nous-mêmes que ce que nous tirons de l’obscurité qui est en nous et que ne connaissent pas les autres. Et comme l’art recompose exactement la vie, autour de ces vérités qu’on a atteintes en soi-même flotte une atmosphère de poésie, la douceur d’un mystère qui n’est que la pénombre que nous avons traversée ».

30 décembre      Mercredi

01 h. Sonate de Bach pour violon et piano n° 4, en ut mineur, BWV 1017.

Je débute ma journée, en pleine nuit, en écoutant cette sonate interprétée par Glenn Gould au piano et Yehudi Menuhin au violon, sonate enregistrée à Toronto en 1965. J’avais quinze ans. J’en ai aujourd’hui soixante-dix. Le violon exécutant la mélodie mélancolique de la Sicilienne rend parfaitement compte de mon état d’esprit, cette nuit.

Ce programme n’était aucunement prévu il y a quelques heures seulement. Un recueil d’interviews de Glenn Gould intitulé Non, je ne suis pas une excentrique, découvert aujourd’hui même, m’a simplement amené à écouter ce disque en en commençant la lecture, tardivement. Ecouter Glenn Gould et Yehudi Menuhin n’est certainement pas la plus mauvaise façon de débuter un jour anniversaire, quelque spleen que l’on puisse éprouver en songeant à ce temps qui passe. Il en va de cette mélodie comme de celles qui accompagnent les lieder du Winterreise. Du grand écart permanent qui charme autant qu’il écartèle.

9 h 15. J’écoute à nouveau la Sicilienne. Danse dont le ton mélancolique contraste nettement avec le mouvement ferme et animé du violon de Yehudi Menuhin qui va sans cesse de l’avant comme une eau vive qui court. Ce n’est pas la valse des heures mais bien le déroulement d’une assez grave farandole-danse de la vie humaine. Non, je ne me sens pas un excentrique en écrivant ces mots humains, bien trop humains.

A partir de 11 h, chute de neige par intermittence. Elle ne tient pas encore à notre altitude. Il ne fait pas assez froid. Le ciel s’est d’ailleurs éclairci dès le milieu de l’après-midi.

Françoise m’a téléphoné en fin de matinée pour me souhaiter un bon anniversaire. Nous avons disserté quelque peu pour savoir s’il était raisonnable de continuer à célébrer ces rendez-vous annuels. A partir de la septième décennie particulièrement. Comme le dit beaucoup mieux que moi Juarroz dans son poème Les Paradis perdus n’existent pas :

« … Ainsi perdons-nous également l’âge

qui semblait croître

et pourtant diminue chaque jour,

car le compte est à l’envers… ». (Poésie Verticale, Trente poèmes, Unes, 1990).

Je pense qu’on ne peut pas dire mieux.

Alix m’a offert un cadeau auquel je ne m’attendais pas : une chemise et un pull aux belles couleurs de l’automne, celles que je préfère. Me voilà paré pour affronter le nouvel an, chaudement.

Oserais-je reprendre à mon compte ce que Glenn Gould dit de lui à propos de la musique et de son interprétation : « … ce qu’on croit entendre à l’intérieur de soi-même ne correspond pas forcément au résultat objectif produit », mutatis mutandis évidemment.

Sicilienne de vie.

31 décembre

Ce matin, à notre réveil, il neigeait faiblement, mais à nouveau il neigeait. Une fine pellicule de neige a recouvert notre prairie, ouvrant une page blanche qui allait vite disparaître avant la fin de la matinée, ne laissant plus ici ou là que quelques confettis.

Reçu aujourd’hui même une lettre de … à qui j’avais envoyé ma plaquette sur les dés à jouer et celle rassemblant des textes sur Duchamp. J’apprécie de recevoir cette lettre aimable qui relance ma réflexion sur Marcel Duchamp :

« Mais le problème reste pour moi que Duchamp en ouvrant la boîte de Pandore laisse le champ (!) libre et ouvert à toute lecture, toute interprétation, qui, de facto, deviennent de l’œuvre dans l’œuvre. Que ça plaise ou non, c’est une particularité duchampienne. Et une particularité infinie ».

J’aime « infiniment » la notion des lectures et des interprétations qui « de facto, deviennent de l’œuvre dans l’œuvre ». Subtile, inframince reconnaissance de ce que j’ai pu écrire et avancer, réaliser même avec mon hommage en forme de Boîte-en-catalogue, non sans risques ?

Hélène et Florian nous ont amené Boucle d’Or vers 17 heures. Elle passera la soirée et la nuit avec nous car ils étaient invités à réveillonner chez des amis. Nous nous retrouverons tous demain pour « fêter » à nouveau cette nouvelle année en déjeunant ensemble.

Nous ne tournerons pas pour autant, demain, la page de la pandémie. Bien malgré elle, cette année nous aura fait souffrir un jour de plus, soit 366 jours, puisque cette année 2020 est une année bissextile.

De quels espoirs demain peut-il être la fin ?

© A. COLLET

11 octobre, 2020

Savoie, bonne nouvelle !

Classé dans : Non classé — aulivrebleu @ 10:13

 

 

 SAVOIE, BONNE NOUVELLE !

 

 

 

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Lambert Van Der Burch. – Sabaudiae Respublica et Historia. –

Lugduni Batavorum [Leiden] : Ex officina Elzeviriana, 1634. – 16°. Reliure parchemin.

Collection dite des « Petites Républiques ». Page de titre-frontispice gravée sur cuivre.

Titre dans un cartouche surmonté d’un écu armorié, couronné et ceint de la devise des ducs de Savoie : « Fert » (« Il frappe »).

***

Lambert Van Der Burch, fils d’un chevalier de la Toison d’Or président du Conseil royal de Flandre,

fut doyen du chapitre d’Utrecht et un ami des arts et des lettres.

Cette édition est une réimpression du même ouvrage paru à la fin du 16e siècle sous le titre suivant :

Sabaudorum ducum principumque historiae gentilitiae liber II, Leyde, ex officina Plantiniana, apud C. Raphelengium, 1599, 4°.

***

- La Chronique de Savoie de Jean d’Orville dit Cabaret (1419) est l’oeuvre médiévale la plus importante relative à l’histoire de la Savoie. L’édition moderne établie sur les manuscrits est la suivante :

La Chronique de Savoye de Jean d’Orville dit Cabaret, traduction-adaptation en français moderne par Daniel Chaubet, La Fontaine de Siloé, 73803 Les Marches.

- Au 16e siècle se distingue particulièrement La Chronique de Savoie de Guillaume Paradin (vers 1510 – 1590) dont il existe trois éditions :

Chronique de Savoye de G. Paradin, Lyon, Jean de Tournes, 1552 et 1561, puis Genève, Jean II de Tournes, 1602. Ces éditions restent encore dans la mouvance de la Chronique de Cabaret.

- Le 17e siècle voit la monumentale édition de Samuel Guichenon, Histoire généalogique de la Royale Maison de Savoie, Lyon, Guillaume Barbier, 1660, 2 vols in folio (2°), puis Turin, Jean-Michel Briolo, 1778-1780, faire entrer l’histoire de la Savoie dans la période moderne.

- – Le texte de L. Van Der Burch, dédié au patricien, sénateur vénitien et mécène Domenico Molino, reste tributaire de l’historiographie du 16e siècle et des informations données notamment par la Cosmographie de Sébastien Münster (1488 – 1522) traduite en français et augmentée par François de Belleforest (1530 – 1583) en 1575. Ce petit livre n’est pas cité dans Les Premiers historiens de la Savoie (XIIIe – XVIe s.), par D. Chaubet, L’Histoire en Savoie, Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie, n° 113, 1994 (73008 Chambéry).

***

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Les blasons identifiés sont les suivants, de gauche à droite et de haut en bas :

I. 1) de Saxe : burelé de sable et d’or, au crancelin de sinople, brochant en bande sur le tout ; 2) Empire / Savoie ancien : d’or à l’aigle de sable, sur le tout de Saxe ; 3) Chablais : d’argent, semé de billettes de sable, au lion du même, armé et lampassé de gueules, brochant sur le tout ;  4) Piémont : de gueules à la croix d’argent brisé d’une bordure d’azur.

II. 1) Royaume de Chypre : a) Jérusalem : d’argent à la croix potencée d’or, cantonnée de quatre croisettes du même ; b) Lusignan : fascé d’argent et d’azur au lion de gueules brochant sur le tout ; c) Arménie : d’or au lion de gueules couronné ; d) Chypre : d’argent au lion de gueules, armé et lampassé de gueules ; 2) Aoste : de sable au lion d’argent armé et lampassé de gueules.

IV. 2) Gênes : d’argent à la croix de gueules (croix de saint Georges).

Sur le tout : de Savoie : de gueules à la croix d’argent.

Alain Collet

23 mars, 2020

Testament d’un papy boomer. Sur la tragédie du coronavirus.

Classé dans : Non classé — aulivrebleu @ 16:41

TESTAMENT D’UN PAPY BOOMER

Sur la tragédie du coronavirus

 

Frères humains, ma colère est grande devant le désastre que nous nous sommes infligés par nos comportements déraisonnables, manipulés et orchestrés par l’hubris de grands idéologues de la croissance infinie heureuse pour tous mais avant tout pour leurs escarcelles et egos.

Enfants de la guerre, pleins de bonnes résolutions après une récidive de folie meurtrière séculaire, Déclaration de Philadelphie et  charte de la Havane (1948 OIC) avaient promu la dignité de l’humain et le bien commun, la coopération économique (la pauvreté est un danger pour tous), les normes internationales du travail (le travail n’est pas une marchandise), le contrôle des mouvements de capitaux et des prix de produits de base – bref un monde plus humain après le désastre. Mais comme chacun le sait, les bonnes résolutions ne tiennent guère et l’OMC (1994) nous a vite institué la compétition des économies, la déterritorialisation, la spéculation sur toutes ou presque matières premières, la maximisation des avantages compétitifs induisant moins disant social et fiscal – bref tout ce qui nous amène au désastre financier puis climatique et enfin sanitaire.

La guerre jusqu’au 20e siècle était sanglante et l’humanité ne la supportait plus, au moins chez nous, les « développés » ; s’est mise en place la guerre économique aussi rude : chômage, précarité, marginalisation d’un côté ; exploitation des populations fragiles de l’autre, revêtue du prétexte de sortie de la misère. Les bengladis et autres populations écrasés dans l’effondrement d’ateliers minables apprécient le cynisme de donneurs d’ordre et d’actionnaires toujours plus rapaces, pour la fabrication de produits de masse souvent bas de gamme destinés, avec retours sur investissements conséquents et transports polluants, aux populations en voie de paupérisation d’occident. Une certaine mystification des « trente glorieuses » n’a tenu que le temps de compétition de la guerre froide avec le communisme. Ce dernier disparu, autocratie de vieillards séniles et aussi cyniques qu’en face, le capitalisme triomphant sans modestie ni frein s’est empressé de récupérer au moins partiellement, ce qu’il avait dû concéder.

Et nous voilà maintenant après un désastre financier aux responsables absous et reconduits sans vergogne, un désastre climatique annoncé et si mollement pris en charge par les égoïsmes nationaux, devant un désastre sanitaire produit de la pauvreté, de la rapacité humaine sur les espaces naturels, des échanges commerciaux effrénés internationalisés. Dépassés par les événements, nos grands capitaines lâchent l’argent qui soi-disant n’existait pas avant, convertissent les industries de luxe en  fabriques de produits de première nécessité, très bien, espèrent-ils s’offrir en plus une nouvelle virginité à si bon compte. Profitons de ce temps de confinement pour regarder avec courage et lucidité où nous ont mené dans leur hubris ces « Importants de Davos » grands manitous-je-sais-tout de l’économie, généraux de la guerre économique mondialisée sans oublier leurs idéologues inspirateurs Friedman et ses chicagos boys, reaganiens et tatcheriens et nos  politiques convertis ou paresseux qui ont mis en application leurs idées. L’histoire humaine ne peut plus se payer le luxe de bégayer et ce qui est sûr maintenant, c’est que personne petit ou grand n’a la vérité absolue, qu’un monde dirigé par une finance non contrôlée satisfaisant des appétits de gains par et pour une consommation souvent suscitée et effrénée, des échanges internationaux sans bienveillance, nous envoie tôt ou tard dans le mur. Méditons ces fragments du poème « Genêt » de Léopardi sur la condition humaine ; j’ai conscience de déformer un peu par les extraits, mais chacun pourra le trouver facilement en entier s’il le souhaite :

 

Qu’il vienne maintenant l’optimiste rêveur
Divinisant la race humaine en sa ferveur,
Qu’il vienne contempler, béate créature,
En quel souci nous a l’indulgente nature.
Apôtre du progrès sans fin, qu’il vienne voir
Jusqu’où s’étend de l’homme ici-bas le pouvoir !
O forte race humaine, il suffit d’un caprice,
D’un brusque mouvement de la mère nourrice
Pour t’anéantir, toi, ton œuvre, ton passé,
Tout, jusqu’au souvenir de ton être effacé !
O progrès, ô génie humain, c’est sur ces plages
Que de tes hauts destins tu peux lire les pages.
Viens t’admirer ici, siècle superbe et vain,
Qui, de la vérité désertant le chemin,
Crois marcher en avant et marche en arrière,
Nommant progrès ton culte abject de la matière.

……………….

Mais je tiens pour un sot berné par l’espérance,
L’être né pour la mort, créé pour la souffrance,
Qui se dit mis au monde et fait pour être heureux,
Et qui d’orgueil enflé, repu de songes creux,
Oubliant du passé les détresses subies,
Façonnant l’avenir au gré de ses lubies,
Promet sur cette terre, Éden universel,
Des bonheurs ignorés du monde et même au ciel

……………………….

 

Quand le bon sens partout est toujours insulté,
Quel sentiment, ô pauvre et triste humanité,
Quel dégoût attendri de pitié douloureuse
Soulève dans mon cœur ta misère orgueilleuse!…
De l’humaine raison que doit-on espérer,
Et nous faut-il en rire ou faut-il en pleurer?

…………………………

Ignorant et les temps et la race mortelle,
Sans plus se soucier des fils que des aïeux,
Esclave du Destin qui règne et vit en elle,
Éternellement jeune, éternellement belle,
La nature poursuit son cours mystérieux.
Les peuples cependant, les langues, les empires,
Meurent; aux jours mauvais succèdent les jours pires:
Rien ne trouble sa marche et sa sérénité.
Et l’homme ose ici-bas parler d’éternité !

……………………………

Et toi, souple genêt, dont la tige odorante
De ces déserts brûlés fleurit les rochers nus,

……………………………

Tu n’auras pas du moins sur la terre brûlée,
Où le sort te fit naître et non ta volonté,
Levé superbement vers la voûte étoilée
Un front par la démence et l’orgueil habité !
Sage et soumis aux lois d’une humble destinée,
Tu ne crois pas que l’Être aux décrets paternels
Garde à tes rejetons sur cette fange ignée
Des bonheurs infinis et des jours éternels !

***

Serge Collet

***

Patience patience

Dans le confinement

Tout mètre de distance

Est gage de survivance 

A.C.

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17 mars, 2020

Des « rimes confidentielles » d’Auguste Valensin, S.J., adressées à Dolly de Menthon (1916)

Classé dans : Non classé — aulivrebleu @ 14:02

 

Des « rimes confidentielles » d’Auguste Valensin, S.J.,

adressées à Dolly de Menthon

(1916)

 

 J’ai découvert en Savoie le livre contenant le billet qui va être l’objet de cette recherche. Il s’agit d’une traduction de l’italien des Fioretti ou Petites fleurs de Saint François d’Assise donnée par l’abbé A. Riche en 1902 à Paris , chez Victor Retaux (in-12, 7e édition). Ce livre porte une belle demi-reliure à coins en chagrin vert olive dont le dos, portant en queue les initiales « B. M. », est finement doré, comme la tranche supérieure. Le billet est le suivant, une petite croix figurant en tête :

+

« Laissez ! – Je ne veux rien savoir de ce qui passe !

Un seul amour, soudain & perçant comme un cri,

Dans mon cœur infini a pris toute la place :

Que m’importe le Mur & ce que l’homme écrit !

Aveugle à ce qui brille & sourd à ce qui vibre,

Je veux, par tout mon cœur & par sa moindre fibre,

N’être qu’un Arc vivant, tendu vers Jésus-Christ !

                                                                                       A. V.

A vous, Dolly, je dédie ces rimes confidentielles / en souvenir de notre entretien du 22 sept. 1916, à Menthon ».

***

Je tape au hasard « Dolly de Menthon » dans un moteur de recherche bien connu et je découvre qu’elle s’appelle en réalité Bernardine de Menthon (1900 – 1981) et qu’elle était la jeune cousine d’Antoine de Saint-Exupéry dont il fut quelque peu amoureux et à qui il envoya quelques poèmes dans les années 1917-1918 (peut-être même avant). Son nom figure plusieurs fois dans la correspondance de l’écrivain. Le billet étant signé « A. V. », il ne pouvait s’agir de l’auteur du Petit Prince.

Je fus mis sur la piste d’Auguste Valensin grâce au dernier alexandrin : « N’être qu’un Arc vivant… » qui m’a permis de connaître l’édition de la correspondance du jeune François d’Espiney (1916 – 1935) avec Auguste Valensin (1879 – 1953), correspondance éditée grâce aux soins de Yann Richard (Cerf/Patrimoine, 2016), correspondance intitulée précisément « Un arc vivant »".

J’ai consulté l’ouvrage suivant : A. Valensin, Textes et documents inédits, Aubier, 1961. P. 121, dans la « Deuxième partie, Le professeur de scolasticat » (1911-1920) », pour l’année 1916 , on peut lire : « Une nouvelle cure à Vichy est suivie d’un séjour à Menthon-Saint-Bernard, qui dure jusqu’en novembre. A Blondel :

« Me voici pour un mois dans la famille de saint Bernard et de saint François de sales, en un très vieux château plein de souvenirs et de reliques, au milieu d’une nature grandiose, face à la montagne et au lac, ce joli lac d’Annecy, qui est comme un diminutif de la mer. Je comprends que Taine aimât ce paysage. Mais j’ai comme un remords à prendre ce repos, quand je pense à ceux qui sont en ce moment en pleine tempête de fer et de feu… ».

La présence d’Auguste Valensin est donc bien attestée à Menthon  à l’automne 1916. Mais il n’y a aucune mention de Bernardine de Menthon, ni de sa famille en termes précis, du moins dans l’extrait cité. Il n’est pas dupe du calme et de la beauté du paysage car la France est en guerre avec l’Allemagne et il ne peut pas s’empêcher d’y penser comme il le rappelle à son correspondant le philosophe Maurice Blondel. Il existe aussi dans le poème une allusion à la guerre qui pourrait ne pas être facile à déceler si le mot ne portait pas de majuscule : il s’agit du « Mur », allusion au mur de Verdun qui devait arrêter la progression de la « vache » allemande :

« Que m’importe le Mur & ce que l’homme écrit ! »

8-mars-1916Mur

Ce « Mur » ne peut être que celui de Verdun comme le montre la caricature parue dans le Petit Journal le 8 mars 1916 (Fonds Gallica) . Dans une précédente lettre à M. Blondel (p. 120, 12 mai 1916), où il évoque sa fragile santé  [il a subi en 1915 une grave opération et il est toujours en convalescence], il parle des ses cauchemars où « Tout s’y mêle inextricablement, Verdun et le panthéisme, [ses] amis tués, la matière et la forme… » Verdun est donc bien présent, tragiquement, à son esprit. Dans ce vers, Auguste Valensin manifeste pourtant  un tout autre état d’esprit car il semble vouloir prendre ses distances vis à vis de l’horreur de la guerre, être purement et simplement « au-dessus » de ces contingences… La fougue du discours spirituel l’a vraisemblablement emmené plus loin qu’il ne le pensait ou le voulait. 

***

Au vu et au su de tous, un homme de 37 ans, jésuite, pouvait-il donner des vers, même spirituels, à une jeune fille en fleurs de 16 ans, orpheline de son père de surcroît ? A l’époque et dans le contexte, je pense que non, et la rédaction du billet le prouve. Pourquoi ces rimes devaient – elles rester « confidentielles » ? L’homme qu’il était a peut-être été troublé plus qu’il ne le pensait par cette jeune fille. Il emploie à nouveau le mot « confidentiel » 19 ans plus tard dans une situation similaire, mais cette fois avec le jeune François d’Espiney dont il fut le directeur spirituel. Il faut citer ici le passage de la préface de Yann Richard, l’éditeur de la correspondance d’Espiney-Valensin : « En octobre 1935, quand il commence réellement son installation à Nice, le jésuite qui se savait surveillé pour diverses raisons, demande à son jeune ami dans un Post-scriptum confidentiel : A cause du Père supérieur qui lit les lettres, mettons une sourdine aux manifestations d’affection : notre secret doit rester notre secret ».

Les mots comme la situation quasi identique sont là et nous interrogent. Quel était donc la nature du secret qui devait lier la jeune fille au jésuite ? Il n’y a aucune raison de penser que l’entretien ne se soit pas passé en tout bien tout honneur, selon la formule consacrée (si j’ose dire). Néanmoins une certaine tension se dégage de la formulation de ce billet, tension dont on a vraisemblablement l’explication sous-entendue dans le premier alexandrin :

« Laissez ! – Je ne veux rien savoir de ce qui passe ! »

Pour un auteur spirituel, « ce qui passe » ne peut être que l’amour humain, terrestre, opposé à  l’amour divin, infini, dont il est question dès le second vers. Je crois qu’il était peu convenable de dévoiler à d’autres personnes l’existence même de ces vers de fait évocateurs de sentiments  interdits à l’homme d’église qu’il était et qu’il a pu cependant formuler de façon subtile, plus tard,  à son interlocutrice. (Il faut noter la progression : mise à distance dans le rapport humain à la jeune fille hic et nunc d’abord, mise à distance qui  s’élargit ensuite à l’actualité politique « lointaine » (la guerre), comme on l’a vu plus haut).

L’arc et la flèche de Cupidon sont ainsi habilement retournés en direction du Ciel. Il faut souligner que l’auteur a tracé une petite croix au sommet de son billet, ce qui ne manque pas ici d’avoir un grand intérêt, plus que symbolique. Elle préfigure (miraculeusement ?) le dessin tracé par François d’Espiney à  l’intention de son directeur de conscience,  la veille de sa mort, dessin où apparaissent un arc avec sa flèche prête à être tirée en direction d’une croix (dessin reproduit par Y. Richard). Je ne connais pas assez l’œuvre d’Auguste Valensin pour l’affirmer avec certitude, mais peut-être l’alexandrin

« N’être qu’un Arc vivant, tendu vers Jésus-Christ ! »

apparaît-il ici sur ce billet pour la première fois ? Je relève, toujours dans la « Deuxième partie » de l’ouvrage cité, p. 132 (« Journal 1919-1920″), les lignes suivantes, donc postérieures aux vers : « … Pour moi, je ne suis rien, je ne suis qu’un instrument, la flèche que le Chasseur d’âmes a mise à son arc… » S’est-on rendu compte par ailleurs que les initiales « A. V. » sont aussi celles d’« Arc Vivant » ?

 

« Objet » d’une attention particulière de la part d’un jésuite au caractère indépendant,  à la fois philosophe, auteur spirituel et poète à ses heures qui a le double de son âge, courtisée par un jeune cousin, grand auteur en herbe et futur grand et glorieux aviateur, Bernardine de Menthon, dite « Dolly », épousa en 1938 un capitaine de vaisseau, se livrant ainsi à d’autres éléments. Le billet, quant à lui, resta scellé pendant plus d’un siècle dans un beau livre de « légendes spirituelles » portant ses initiales dorées à chaud, loin des regards indiscrets. Sic transit fabula.

 

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Billet d’Auguste Valensin (19 cm x 12,3 cm)

***

Perception désintéressée

O poète à l’âme ingénue,

Pourquoi recherches-tu les fleurs ?

- Pour les entendre avec la vue

Monter la gamme des couleurs.

Poème d’Auguste Valensin

cité dans Textes et documents inédits, p. 29.

 

16 février, 2020

Martial d’Auvergne

Classé dans : Non classé — aulivrebleu @ 13:09

MARTIAL D’AUVERGNE 

(vers 1420 – 1508)

L’amant rendu cordelier à l’observance d’amours

(extrait, strophes 188 à 207)

Nous donnons ici un extrait du poème L’amant rendu cordelier à l’observance d’amours de Martial d’Auvergne d’après le texte édité à la suite des Arrêts d’amours du même auteur d’après l’édition de Nicolas Langlet Du Fresnoy (1674-1755), édition imprimée à Amsterdam, chez Changuion, en 1731. Ce poème comporte 234 strophes de 8 vers chacune, soit 1872 vers. Ce procureur au parlement de Paris, à la vie bien rangée mais avec des talents d’écrivain et une âme de poète, est le contemporain d’un grand auteur de la fin du Moyen Age, François Villon, dont la vie fut l’exact contraire, marginale et tumultueuse.

Un amoureux éconduit par sa dame décide de rentrer chez les frères mineurs de l’Observance (les cordeliers). Le supérieur, dans ce passage, lui rappelle les dangers des yeux des femmes et leurs manigances pour séduire les hommes. Le supérieur semble être bien au courant de ce dont il parle, ce qui rend encore plus comique l’énumération de ces mises en garde dont Villon se serait certainement moqué,  s’il a pu les lire…

Le volume dont sont extraites ces strophes possède – selon nous – un intérêt particulier du point de vue bibliophilique. Il porte en effet, en plusieurs exemplaires, le cachet de la « Maison de Poésie » (« Fondation Blémont – Maison de Poésie »). Il a vraisemblablement appartenu à la bibliothèque d’Emile Blémont (1839-1927), l’écrivain et mécène à l’origine de cette fondation littéraire. Emile Blémont apparaît au centre du célèbre tableau d’Henri Fantin-Latour, Un coin de table (1872), où figurent aussi Verlaine et Rimbaud. C’est précisément à Emile Blémont que Rimbaud donnera le fameux sonnet autographe des Voyelles.

***

L’amant rendu cordelier à l’observance d’amours

CLXXXVIII

Item, vous avez à garder,

De ces deux yeux tous fretillans,

Sur ces Dames, pour esclandrer  [faire esclandre]

Font estre tousjours assaillans:

Et dont les plus forts & vaillans,

Si y perdent l’entendement :

Car ils trenchent à deux taillans,

Et si tirent à eulx l’aymant.

CLXXXIX

Y a des yeulx d’autre façon,

Doulx yeulx qui tousjours vont & viennent,

Doulx yeulx eschauffans le plisson [la pelisse]

De ceulx qui amoureux deviennent.

Doulx yeulx, qui revont & reviennent.

Doulx yeulx, avançant l’acolée.

Doulx yeulx, qui [donnent] & retiennent ,

Et si baillent bond & volée. ["se renvoient la balle".]

CXC

Doulx, reluysans comme azur,

Qui sont perilleux & dangereux.

Doulx yeulx, tyrans huille d’un mur,

Dont souvent povres amoureux

Souffrent mains tourmens doloureux,

Sans oser montrer le semblant.

Doulx yeulx farouches & paoureux,

Qui donnent la fievre tremblant.

CXCI

Doulx yeulx, moitié blans, moitié vers,

Pour consoler & amortir.

Doulx yeulx , qui jectent de travers,

Pour guérir ung amant martyr.

Doulx yeulx, qui poignent sans sentir. [piquent sans qu'on le sente]

Doulx yeulx, de piteux entre-mes, [diversion*]

Qui font semblant de despartir,

Et si ne bougent jamais.

CXCII

Doulx yeulx à XXV caras.

Doulx yeulx à cler esperlissans, [à l'éclat de perles]

Qui dient C’est fait quant tu vouldras,

A ceulx qu’ils sentent bien puissans.

Doulx yeulx, en l’air resplendissans,

Que chascun ainsi doit bien craindre,

Car ilz ardent, tant sont glissans,

Quant vous les cuiderez estaindre.

CXCIII

Doulx yeulx, renversez à grant haste.

Doulx yeulx, soubzriant aux estoilles,

[Doux yeux qui maint jouvencel gaste]

Et faisans baster aux corneilles.

Doulx yeulx, jectant [feu aux] oreilles,

Qui font gallans jour & nuyt courre,

Et entrer és féves nouvelles, [en nouvelle folie]

Qui ne chéent pas pour escourre. [qui n'arrivent pas pour secourir (?)*]

[On prétendait que la folie se renouvelait à la fleur des fèves.]

CXCIV

Il y a doulx yeulx d’autre sorte,

Qui sont petillans & gingans, [piquants]

Dont compaignons portent la botte,

Et changent souvent nouveaulx gans.

Telz gens servent à estringans, ["petits-maîtres"]

Ou à mygnons dorelotez :

Et les font tenir  si fringans,

Qu’ilz n’ont garde d’estre crotez.

CXCV

Doulx yeulx, indes [et morillons], [bleus et bruns]

Doulx yeulx empanez de sagettes, [aux flèches garnies de plumes]

Aussi saffres que barbillons, [goulus que poissons]

Qui font marcher sur espinettes,

Et gallans aller à mussettes, [en se cachant]

Soit à geler à pierre fendant,

Baiser les huis & les cliquettes,

Pour les Dames qui sont dedans.

CXCVI

Doulx yeulx de joye & de soulas. [plaisir]

Doulx yeulx tournans comme la Lune ;

Dont les plus huppez crient, helas !

S’ilz ne fournissent de pécune,

Avaler leur fault ceste prune.

Et font telz yeulx rire & gémir,

Ceulx qui tiennent telle fortune,

Si ont beau loisir de dormir.

CXCVII

Doulx yeulx, riant par bas & hault,

Ruans à dextre & à senestre,

Qui volent sur ung eschafault,

Et par ces treillis & fenestre.

Il n’y a jacopin [dominicain*] ne prestre,

S’il en a ung ris à demy,

Qu’il n’en perde maintien & estre ;

Tant en sera lors mon amy. [Il t'en arrivera autant]

CXCVIII

Doulx yeulx aussi vers que genesvre,

Couvers de hayes & de buissons,

Qui font gallans gauger le poyvre, [tourmenter]

Et entrer en fortes frissons.

Ceulx qui ont au cueur telz glassons,

Combien qu’ilz soient fort engelez,

S’ilz n’ont garde que leurs chaussons

Passent par dessus leurs souliers.

CXCIX

Item, doulx yeulx, francz & nays, [naïfs]

Qui par dessus leur gorgerette

Tirent une lieue de pays,

Et sont plus picquans que languette.

Ils envoyent ung homme braye nette,

Quant le trait est menu ployé.

Il n’y a coffre ne layette,

Que trestout ne soit desployé.

CC

Doulx yeulx, singlans & desvoyez,

Qui gectent ung maintien [conduite] sauvage,

Dont communément vous voyez

Les povres varletz de village

Porter dessoubz leurs bras la targe,

Ou un boucquet à la saincture ;

Et puis saulter à l’avantage :

Ilz ont bon temps, mais qu’il leur dure.

[targe : petit bouclier pour le combat rapproché, i.e. le "combat d'amour" ?*]

CCI

Doulx yeulx, traversans & courans,

Doulx yeulx, enferré & empenne,

Qui prennent gens aux laz [lacets] courans,

En portant créance par signe.

Il n’est personne estrange ou fine,

Qu’il ne fassent aprivoyser ;

Car ilz ont la vieille migne [mesure]

Ilz vallent ung demy baiser.

CCII

Item, doulx yeulx pipesouers, [trompeurs]

Ruans toujours en ceste poste,

Qui envoyent gallans aux mirouers,

Pour veoir derriere leur cotte,

S’elle est nette ou bien se porte ;

Puis se monstrent de rue en rue,

Pour leur Dame, qui fait la morte,

Tire toy arriere, Moreau rue. [M. = cheval brun-noir]

CCIII

Doulx yeulx, pour festes &  dimenches.

Doulx yeulx, blans & riquanerés, [rieurs]

Qui font vestir habits estranges,

A ces varletz dimencherés ;

Et porter cordons fringuerés.

Mon Dieu, qu’ilz sont embesognés !

Et les verrez rire aux paroys,

Pour leurs cheveulx qui sont pignez.

CCIV

Doulx yeulx, manchans sur le duret,

Qui portent mors à patenostre ;

Et ceulx-là dient, A Dieu [F]leuret*,

Laissez les aller, ilz sont nostres.

L’on  n’en use que à jour d’apostre, [les jours des fêtes d'apôtre]

Les gallans qui en sont férus,

Peuvent bien dire leur patenostre,

Car jamais ne sont secourus.

[Saint Fleuret, évêque d'Auvergne  (Ve s.), auteur de miracles ?*]

CCV

Doulx yeulx, à lozenge  [flatterie] d’ortie.

Doulx yeulx, qui pleurent & souppirent.

Doulx yeulx, qui soubzrient sans partie,

Qui plus avant vont, plus empirent.

De ce dont les compaignons tirent,

Au fort, si faict leur coeuvrechief,

Que souventes foiz les deschirent,

Tant que seuffrent peine & meschief.

CCVI

Doulx yeulx, precieux & bigotz,

Ayans cours parmy ces moustiers,

Qui font dancer sur les ergotz,

Et courir plus dru que trottiers ; [trotteurs]

En ouvrant heures & psautiers ;

Telz yeulx percent les vestemens ;

Et ce fait vers les benoistiers,

« Garde le derriere pour les Alemens ». [= Méfie-toi*]

CCVII

Doulx yeulx, qui jectent eaue par feu.

Doulx yeulx, attrayans & fetis. [agréables]

Doulx yeulx, voyans [allant] de place en lieu,

Dont sont prins les povres chétifz.

Et d’autres yeulx suppellatifs [puissants]

Que tousjours vous escheverez [éviterez]

Et renvoyerez in remotis, [à distance]

Ou vostre ordre transgresserez.

***

Nous avons suivi le texte édité en 1731 le corrigeant au besoin en nous reportant à l’édition du texte édité au XIXe siècle

par Anatole de Montaiglon (Paris, Firmin Didot, 1881). Sont nôtres les corrections ou les notes marquées d’un astérisque (*).

23 novembre, 2019

Un antique Bouddha « d’émeraude » portatif

Classé dans : Non classé — aulivrebleu @ 15:19

 

 

Un Bouddha  « d’émeraude » de petit format, oeuvre d’art et de piété portative.

 

Pas plus que le célèbre « Bouddha d’émeraude » de Bangkok vénéré dans la chapelle royale du Grand Palais n’est en émeraude mais en jadéite, la statuette de Bouddha que nous présentons ici n’est en émeraude mais bien en pâte de verre verte,  dorée en partie à la feuille. Elle mesure 4, 5 cm à la base et 6, 5 cm de haut (en fait vraisemblablement presque 7 cm si l’on considère la petite cassure de la flamme du rasmi). Sous le socle est collée une petite étiquette ancienne (fin XIXe /début du XXe s.) avec la mention  « Siam ». Cette étiquette a donc été apposée en toute logique avant 1939, date à laquelle le royaume du Siam est devenu officiellement le royaume de Thaïlande. Un tel soin apporté à un tel objet montre qu’il avait une certaine valeur pour son ancien possesseur, au regard de sa valeur esthétique comme aussi certainement au regard de son ancienneté. Nous n’avons trouvé à ce jour aucune représentation du même type en cette matière.

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La documentation sur ces petites sculptures est mince. Il semble bien que ces images considérées vraisemblablement comme « mineures » n’ont pas encore fait l’objet de recherches dignes de ce nom de la part des historiens de l’art.

L’art bouddhique de Gilles Béguin (CNRS Editions, 2009), dit p. 183 : « L’influence de Sukhotai modifia beaucoup les canons esthétiques de Lan Na. La Wat Pra Sing Luang de Chieng Mai conserve encore un Buddha [en pierre] prenant la terre à témoin daté de 1492 [fi. 22]. Cette sculpture imposante reprend les traits principaux des Buddha sukhotai. On remarque cependant un visage plus fortement charpenté aux joues et au cou plus en chair. Le torse, ample et raide, est dépourvu du modelé subtil et un peu précieux des pièces plus méridionales. Plusieurs buddha en pierres fines et précieuses, dont le fameux Buddha d’émeraudes [sic], palladium du royaume de Thaïlande, appartiennent à ce second style de Lan Na ».

Nous en apprenons un peu plus sur l’origine des Bouddha de verre en lisant l’article d’un historien cambodgien, Michel Tranet :

« E. Origine founanaise du culte du Bouddha d’émeraude. / … Pour retrouver donc l’origine du culte des images, notamment du Bouddha (des dieux, ou des rois déifiés), il faut descendre jusqu’aux premiers siècles de l’ère chrétienne, à Angkor-Borei, où préfigure déjà l’adoration des images du saint-homme : foi et moralité dans le peuple khmer à l’époque pré-angkorienne du Founan. Comme les gens de Sri-Lanka, mais après eux probablement, les Khmers d’Angkor-Borei et du Golfe du Siam passèrent vite de l’animisme à l’hindouisme. Adorer les saintes  images divines – brahmaniques et bouddhiques – devint alors une préoccupation principale des dévots khmers.

Rappelons que les gens riches ou plutôt autocrates founanais qui s’étaient fait, à l’origine, en quelques générations à peine une tradition de fabriquer des statues de Bouddha en verre, de couleur verte ou autres, continuèrent d’observer cette coutume, mais simplement de dimensions plus réduites.

En fait, doués d’un exceptionnel génie plastique, les artistes du Founan s’excellèrent dans les arts, façonnèrent à une échelle souvent très réduite, sous forme d’amulette, des statues de Bouddha en verroterie de toute beauté, hors pair. Parmi les représentations du Bouddha en verre vert caractérisé par un style très sobre et serein sont particulièrement impressionnants les Bouddha sur naga en méditation, et quelques intailles des IIe – IIIe s. d’Angkor-Borei… » (p. 174 – 175). ( « Michel Tranet, Légendes relatives au Bouddha d’émeraude (Prah Keo Morokot) »,  The 9th Socio-cultural Research Congress on Cambodia, 14 – 16 nov. 2006… , Phnom Penh, 2007).

Le royaume du Founan ayant disparu à la fin VIe – début du VIIe siècle de notre ère, ces « Bouddha sur naga en méditation » pourraient donc remonter à cette époque (?). Le texte ne nous paraît pas assez précis au sujet de la datation de ces Bouddha en verre. Signalons que notre Bouddha en verre, en partie doré, est, lui, dans la position dite  « de l’éveil »,  invoquant le témoignage de la Terre, comme la statue de pierre du XVe s. citée dans L’art bouddhique.

Plus précis est le texte de Madeleine Giteau, Note sur les pièces d’art bouddhique de  la collection de S. M. le Roi du Laos ( Arts Asiatique, 25, Année 1972, p. 91 – 128, du moins relativement aux pièces qu’elle a étudiées et décrites.

« Une vingtaine d’images du Buddha en pâte de verre avaient été également déposées dans le That Mak Mo [le stupa dans lequel les statuettes furent découvertes]. Presque toutes ont encore la coiffure en or qui avait été appliquée sur leur crâne. La matière de ces images est une pâte de verre colorée de différentes teintes : blanchâtre, bleue, jaune, brunâtre ; elle a parfois conservé son aspect translucide, mais sur plusieurs images la surface de cette pâte de verre a été corrodée et apparaît rugueuse et terne. Les statuettes en pâte de verre sont de très petite taille. Elles ont pour la plupart 5 à 7 cm de haut… Le visage est ovale avec un nez long, généralement un peu busqué, les arcades sourcilières en demi-cercle, sont en fort relief, la bouche est bien dessinée ; les oreilles au lobe bien dessiné ont un pavillon en pointe. Le costume découvre l’épaule droite… La coiffure, destinée à recevoir un couvre-tête, est lisse ; une pointe conique ou un bouton de lotus surmonte l’usnisa. A l’exception de ce dernier caractère,  tout rattache ces images à l’art de Sukhodaya. La plupart de ces statuettes représentent le Buddha assis invoquant le témoignage de la Terre, seules quelques unes le figurent assis en méditation… ». L’auteur décrit ensuite des statuettes en cristal (30 statuettes). Mme Giteau termine cette recension en disant : « Plus précieuses que les images en pâte de verre par leur matière et leurs ornements, les statuettes en cristal doivent remonter à peu près à la même époque et, en tout état de cause, ne sauraient être antérieures au XVe siècle ».

La description de ces statuettes en verre correspondrait assez bien à celle ici présentée, notamment en ce qui concerne le visage ovale aux traits en relief bien dessinés (nez, arcades sourcilières, bouche, principalement). Le nez, à l’origine certainement un peu busqué aussi, a néanmoins été un peu érodé par les injures du temps. Globalement, la statuette est en bon état, même si la dorure du vêtement a aussi souffert du temps et, sûrement, des manipulations. Devant une forte source de lumière, elle présente une belle matière translucide bleue-verte.

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Une troisième source peut encore nous venir en aide. Il s’agit d’un site web qui paraît assez bien documenté : « Objets d’évasion. Les statues de Bouddha Thaïlande : le guide ». Il relève, à propos du style Lan Na (Thaïlande du Nord) :

« Vers le XVe au XVIIIe siècle (sic), le style Lan Na s’imprègne des codes du style Sukhothai. A l’époque, les matériaux de prédilection sont les métaux précieux, semi-précieux et même le cristal. La forme ovale du visage est alors reprise, avec ushnisha surmontée du ramsi. Le Bouddha est représenté en position assise sur un socle ». Et encore : « Les statues de Bouddha de la seconde ère du royaume Lan Na (XVème et XVIIIème siècles) s’inspirent quant à elles des influences de Sukhothai, avec une forme de visage ovale, un chignon ushnisha surmonté d’une longue flamme ou « rasmi », des boucles de cheveux plus petites. Au niveau du corps, il est toujours massif mais c’est son pan qui descend jusqu’au nombril… ».

Ces informations succinctes recoupent celles du premier texte cité supra avec néanmoins la précision importante des dates où il apparaît que ces statuettes de ce style ont été produites jusqu’au XVIIIe siècle. 

***

D’après M. Tranet, il semble que la conception de ces statuettes remonte aux débuts de notre ère, à l’époque où le royaume disparu du Founan recouvrait à peu près la moitié sud de la péninsule indochinoise. Des statuette de ce type sont aussi conservées au Vietnam. Dès l’Antiquité, et pour longtemps, le verre fut un matériau précieux – il imitait le cristal de roche – et par le fait même devait être associé aux pierres fines et précieuses. On comprend qu’il devint un matériau de choix pour représenter Bouddha : il permettait aux artistes de faire valoir leur « génie plastique » (M. Tranet) tout en rendant hommage au saint homme dans une matière appropriée.

Ces petites images vraisemblablement fabriquées en série comme le dit Mme Giteau n’en sont pas moins « de toute beauté » comme le souligne à juste titre M. Tranet. Si nous recoupons les informations données par les auteurs, tant pour la facture que pour les dates, il semble bien que ce type de statuettes a été produit du XVe au XVIIIe siècle et appartient au second style de Lan Na. Avec néanmoins toutes les précautions d’usage, la statuette ici présentée pourrait donc remonter au plus tard au XVIIIe siècle.

Amulette pour les superstitieux, objet de piété portatif à déposer sur les petits autels de voyage pour les « vrais » dévots, combien de ces objets beaux mais fragiles subsistent-ils encore aujourd’hui hors des pays qui les ont vus naître ?

A. C.

 

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P. S. :

Nous avons trouvé sur le web la mention d’une vente aux enchères d’une collection de huit petits Bouddhas en cristal de roche datés « ca 19e siècle » les 16 et 17 juin 2009 à Paris (hauteur : de 7, 5 à 10, 5 cm). Leur facture diffère de celle de la statuette en verre ici présentée. Le commentaire d’Alain Truong est néanmoins intéressant car il peut se rapporter aussi aux statuettes en verre. Si les objets de ce type (en cristal de roche ou en pierres semi-précieuses) sont si rares « sur le marché », c’est que leurs anciens possesseurs (comme peut-être nos contemporains) ne consentaient pas à s’en séparer en raison de leur caractère sacré, en raison aussi des vertus attribuées à ces gemmes. Il est vraisemblable qu’il en a été de même pour les statuettes en pâte de verre, dorées à la feuille, au moins pour leur caractère sacré, et plus anciennes encore. Nous citons entièrement ce commentaire :

« L’utilisation du cristal de roche et autres pierres semi-précieuses pour sculpter des images de divinités connut un large essor à travers toute l’Asie. Toutefois, leur caractère sacré et les vertus prêtées aux gemmes pour leurs détenteurs, font que ce type d’objet est relativement rare sur le marché de l’art. En Thaïlande, les images bouddhiques semblent avoir connu un réel essor durant la période dite « de Bangkok », soit à partir de la fin du 18° siècle. Cet attrait trouve très probablement selon les spécialistes son origine dans le sillage du buddha de jadéite haut de soixante-quinze centimètres conservé dans le temple d’Emeraude de Bangkok [sic]. La grande rareté de ce type de sculptures ajoute à l’intérêt de l’ensemble réuni par Kenzo au fil des vingt dernières années ».

 

18 novembre, 2019

De l’aura typographique

Classé dans : Non classé — aulivrebleu @ 9:23

De l’aura typographique

De la fiction au réel ou viser vers ça

***

La poésie tend vers l’impossible, mais elle nous rend possibles.

Roberto Juarroz, Fragments verticaux, Presque raison, 35.

 

Sur une marge qui existe

d’un monde qui n’existe pas

dire une parole qui existe

sur quelque chose qui ni n’existe ni n’existe pas

 

Peut-être cette parole et cette marge

pourront-elles créer le monde

qui a dû les soutenir.

R.  Juarroz, Poésie verticale, XIII, 9.

 

 

 miniLivre

 Boîte livre minuscule en nacre.

 

Et comme en écho, de très loin, non sans risques, peut-être :

 

Les marges d’un livre sont le halo visible du blanc mystère qui entoure à jamais la création littéraire et sa destination, son aura typographique. Seuls les repentirs de l’un et les commentaires, avisés ou non, des autres, peuvent les remplir. Lorsque les marges du livre sont pleines, de nouvelles ailes lui poussentA.C.

27 août, 2018

Marcel Duchamp, 1968 – 2018, Figures et reflets en tous genres.

Classé dans : Non classé — aulivrebleu @ 23:31

 

Marcel Duchamp, 1968 – 2018 : Figures et reflets en tous genres

*

Le Grand Verre de Marcel Duchamp parodie d’Annonciation ?

Depuis des millénaires, les hommes n’ont pas cessé de  produire des images, qu’elles soient en deux ou en trois dimensions, de la grotte Cosquer à la sculpture grecque et au-delà, du « simple ornement » gravé sur un objet mobilier au témoignage plus élaboré en plate peinture ou en ronde bosse susceptible d’acquérir une profondeur symbolique, une profondeur symbolique dont la théologie est un des modes d’apparition.

La conception hébraïque d’un dieu unique, jaloux et vengeur, ennemi de l’image, en introduisant en même temps la notion d’éthique, mit un terme à l’utilisation « naïve » de l’image par les humains, pour la décoration comme pour la célébration. Elle introduisit un débat (iconodules vs iconoclastes) qui faillit être fatal à l’image, du moins en Occident.

L’apparition d’un Sauveur, intermédiaire entre les hommes déchus et la divinité, fut à l’origine d’un conflit aigu entre l’an 730  et l’an 843 de notre ère à travers la querelle sanglante des iconoclastes à Byzance. Pour certains, le médiateur divin né de l’immaculée conception ne devait pas plus tolérer la médiation de l’image. L’image pouvait être la représentation matérielle, sensible, d’un adversaire mythique déjà en place ou, au mieux, un artefact de bonne volonté mais susceptible de brouiller le message. Les concurrents mythiques éliminés – d’ailleurs, ce sont toujours les autres qui sont des païens (ou des mécréants, terme plus tragiquement en usage de nos jours) – restaient les représentations créées de bonne foi – si l’on peut dire – par les nouveaux croyants. Non sans mal, les iconodules l’ont  emporté. L’issue du débat – l’acceptation et le culte des images  – va conditionner ainsi tout l’avenir de l’histoire de l’art en Occident.

Dès lors, liée ou non à la religion, plus ou moins contrôlée selon le cas et les époques, l’image va endosser une forme de sacralité ou d’aura suscitée et conditionnée par les usages religieux, politiques et culturels  de son environnement.

« Me ramenant au débat du Paragone qui agita la Renaissance, La mariée mise à nu par ses célibataires, même m’apparut alors comme une parodie d’Annonciation où la mariée figurait la Vierge Marie, tandis que le gaz  – le pneuma qui gonfle les uniformes célibataires et met en branle tout le processus de défloration – tenait le rôle de l’Esprit-Saint, du logos, du rayon céleste des primitifs italiens ou flamands, qui, en pénétrant « la plus pure d’entre les femmes » donnait naissance à l’embryon divin .

Au Quattrocento comme au Moyen Age, le verre n’était-il pas le symbole par excellence de la Vierge, lui que la lumière traverse sans en altérer la pureté ? 

[…]

A l’époque où fut conçu le Grand Verre, la perspective [présente dans le panneau inférieur avec la Broyeuse, la Glissière et les Oculistes] n’intéressait plus les avant-gardes picturales, non plus que le format du retable, et c’était donc comme si la mariée mise à nu et déflorée à coup de canon par les uniformes célibataires symbolisait l’Art occidental lui-même, avec ses limites et ses contradictions » (Serge Bramly, La transparence et le reflet, JC Lattès, 2015).

Le moderne iconoclaste Marcel Duchamp clôt un cycle. Mais dans cette comparaison inédite du Grand Verre avec l’Annonciation la boucle est véritablement bouclée… L’apparition de la médiation surnaturelle du Sauveur – à travers le miracle de l’incarnation – avait renouvelé  ou renforcé le caractère estimé « sacré » de l’image. Le développement de notre civilisation, au fil des siècles, en faisant pâlir la qualité divine du Sauveur, a miné de fait, de l’intérieur, les valeurs transcendantales prêtées à la représentation quelles que soient les causes objectives de cette évolution (causes religieuses, politiques, culturelles et économiques de cette évolution).

Passer de l’annonce  de l’immaculée conception à la conception d’un retard (retable) en verre disposant des figures en « n » dimensions (dans le panneau supérieur) bouscule nos modes de perception de la réalité. Marcel Duchamp enregistrait là, à sa façon, les progrès scientifiques de l’époque en mutation. La lecture poétique, parodique mais partielle du Grand Verre, de Serge Bramly, opère – par delà les siècles – un retour à un mythe fondateur où s’était joué par association une partie du destin de l’image. Cette lecture pourrait « accompagner »  la démonstration globale et serrée d’Alain Boton dans son livre Marcel Duchamp par lui-même (ou presque) (Fages, 2013), livre auquel nous renvoyons bien évidemment les lecteurs. Au-delà de l’homonymie approximative (mariée/Marie), où « mariée » contient bien néanmoins « Marie », « La mariée mise à nu » de Duchamp et le personnage de « Marie » de Bramly peuvent au vrai se superposer… Mais  comme nous le voyons dans la seconde partie de l’extrait que nous citons, Serge Bramly ne développe pas cette intuition dans ce sens.

A la lumière de l’ouvrage d’A. Boton, il est en effet possible de  faire le rapprochement suivant : de même que l’annonce verbale fécondante de l’ange portée dans le cœur et le corps d’une femme ordinaire (Marie) fait d’elle – miraculeusement – une mariée céleste, la Vierge Marie mère de Dieu, et par là une personne digne de vénération, de même le gaz d’éclairage liquéfié en discours critique  – issu des moules mâliques – va se mouler dans la fontaine/urinoir et transformer ainsi cet objet trivial en œuvre d’art digne d’être « vénérée » et de passer à la postérité (la partie supérieure du Grand Verre), cette fameuse fontaine/urinoir renvoi miroirique du buste féminin d’A la manière de Delvaux.

« L’œuvre d’art existe en dehors de l’idée qu’elle est censée exprimer, elle la dépasse, tend à autre chose. Les religions disparaissent, l’art reste » (Jindrich Chalupecky, Art et transcendance in « Duchamp, Colloque de Cerisy, UGE, 1977). Mais la parodie de l’allégorie religieuse ne change pas seulement le signe de la représentation du plus au moins, du passage de l’acte de foi pictural au pastiche écorché, elle modifie la nature même du support physique en rendant problématique le statut de l’œuvre d’art elle-même désormais privée de son aura ancestrale. Avant même d’aboutir aux conclusions que tire Alain Boton de sa démonstration, le Grand Verre est déjà « au point de conjonction de l’art proprement anti-art et de l’absence totale d’art » (G. Ribemont-Dessaignes). La parodie de l’Annonciation annonce, de fait, en même temps, la perte de l’aura et la mort de l’art – au sens où l’on entendait l’art jusque là.

 

*

C’est dans le prolongement de ce débat ouvert au début du XXe siècle par Marcel Duchamp que nous avons pensé qu’il n’était pas inutile de rappeler les bases religieuses et lointaines de la polémique à travers la traduction du chapitre d’un manuscrit latin du début du XVIIIe siècle, à une époque où le processus de la laïcisation de la société avait déjà largement progressé en Occident.

Nous mettons donc à la disposition des curieux – sur notre blog, page du 25/12/2017 – la traduction en français du dernier chapitre de ce traité de théologie anonyme du début du XVIIIe siècle (daté 1720-1721). Ce Tractatus de verbi divini incarnatione, inédit, relié en basane comme un livre imprimé, de format 4°, comporte 427 pages ; il se présente comme une sorte d’abrégé sur le sujet théologique de l’incarnation du verbe dont le statut des images ne représente qu’une petite partie.

Le dernier chapitre – de 15 pages – traite de ce statut à travers les questions de la représentation et de l’adoration (ou non) de la croix et d’autres objets,  des images du Christ, de la Vierge et des saints. Comme nous l’avons dit plus haut, ces débats furent à l’origine de la sanglante querelle entre les fidèles qui admettaient et ceux qui refusaient la représentation du divin.

Peut-être s’agit-il de l’aide-mémoire  d’un professeur pour l’enseignement dans un séminaire car il existait à l’époque plusieurs traités imprimés sur le même sujet. Ce dernier chapitre renvoie par ailleurs directement à la Somme théologique de Thomas d’Aquin dont il suit en partie les arguments et les développements.

***

POST SCRIPTUM

Cette page, intitulée, « Le Grand Verre de Marcel Duchamp parodie d’Annonciation ? » est le septième et dernier article relatif à l’anartiste regroupé avec un ensemble de six autres dans une plaquette reprographiée produite pour le cinquantième anniversaire de sa disparition (2/10/1968), plaquette intitulée :

Marcel Duchamp, 1968 – 2018 : Figures et reflets en tous genres. Chez l’auteur, 2018

Marcel Duchamp fort et verre

Ou l’Art des quatre jeudis

La Reine le vit

A. C.

2 mars, 2018

Julien Gracq écrivant (1991)

Classé dans : Non classé — aulivrebleu @ 8:20

Julien Gracq écrivant

Une photographie inédite de Julien Gracq dans son salon (1991).

Il faut rendre grâce aux bouquinistes et surtout aux brocanteurs pour les belles trouvailles bibliophiliques qu’ils nous permettent encore de faire ici ou là. Telle cette édition dédicacée du Roi pêcheur de 1989 accompagnée d’une photo de l’écrivain en train de rédiger sa dédicace dans le fameux « salon presbytéral de Saint-Florent » (Ph. Le Guillou).

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« A [...] / une promenade – très libre – / à travers les légendes du / Moyen Age… /

avec mon bon souvenir / et ma pensée amicale. / Julien Gracq ».

Ce cliché m’a surpris car je croyais que Julien Gracq (1910-2007) n’accordait pas facilement de telles faveurs à ses visiteurs qui se rendaient en pélerinage à Saint-Florent-le-Vieil. Je n’ai trouvé – à ce jour – qu’une seule photo « identique » de 1989 à cela près que la dédicace est donnée dans une autre pièce que le salon, vraisemblablement la salle à manger. Elle est visible sur le site « Entretiens avec Louis Poirier, Lettres, photographies » de la spécialiste Marguerite Marie Bénel (Magies du verbe chez Julien Gracq, 1975…). Julien Gracq lui dédicace le premier volume de la Pléiade.

« Julien Gracq détestait son visage et donc ne supportait pas les photographes »(J. L. Ezine in « Une vie, une oeuvre », France Culture, 23/06/2012). « Pas de questions, pas de notes, pas d’enregistrements, telles étaient les conditions posées par Julien Gracq. Journaliste de la Voix du Nord… Joseph Raguin les a acceptées » (Le Monde.fr, 23/12/2007; article publié dans Le Monde du 5/02/2000) et vraisemblablement, dans un tel contexte, pas de photos, pourrions-nous ajouter. Julien Gracq ne voulait pas « diffuser » son image et donc entrer le moins  possible dans la grande circulation chaotique des mass media, circulation dans laquelle nous rentrons de fait nous-même maintenant… Joseph Raguin décrit ensuite Julien Gracq « assis sur une chaise, le dos tourné à l’unique fenêtre d’un petit salon qui donne sur la Loire, Gracq s’est placé à mi-distance d’un téléviseur et d’un poêle en faïence vernissée ».

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Dans notre document, la photo est prise sous un autre angle : l’auteur écrit avec application sa dédicace assis à la table disposée devant un grand buffet. La télévision est visible mais pas la fenêtre à droite donnant sur la Loire.

Julien Gracq s’est donc laissé photographier chez lui en 1989 et en 1991 (et vraisemblablement à d’autres occasions), mais pas lors de bien d’autres visites. Question d’humeur peut-être, de circonstances, d’affinités certainement… La maison de Saint-Florent est devenue en 2013 une maison et résidence d’écrivain, la Maison Julien Gracq ; elle peut aujourd’hui se visiter, mais la salle à manger comme le salon ont disparu car les meubles ont été vendus après le décès de l’auteur. Mais les écrits et les photographies demeurent.

A la mort de l’écrivain, l’oeuvre bascule dans le mythe. Il en est de même pour les photographies qui changent de statut : de « simples souvenirs », les photographies du « salon presbytéral » – rares, comme je le suppose, animées ou non par la présence du propriétaire, deviennent objets de documentation ou de vénération – ou les deux – selon le degré de passion qui anime les opérateurs. Le salon même vide peut acquérir une dimension quasi mystique tant les objets sont susceptibles d’être imprégnés de l’aura du disparu, où un reflet quelconque peut devenir veilleuse de tabernacle…

J’observe que de nombreux exemplaires dédicacés sont en circulation « sur le marché », une bonne partie de ces livres ayant été envoyée volontairement par leur auteur à des amis ou à ses pairs lors des parutions. Il semble aussi en avoir paraphé un assez grand nombre à Saint-Florent si j’en juge par les récits de visites sur la toile. Malgré l’aspect rugueux du personnage, sa courtoisie semble l’avoir emporté devant l’admiration dont il était l’objet de la part d’étudiants, de chercheurs, de journalistes, d’écrivains… 

Ces exemplaires portant la signature d’un auteur estimé sont toutefois des témoins importants de la vie littéraire d’une époque, de l’influence de cet auteur, des réseaux dans lesquels les destinataires sont inscrits… Ayant acquis une valeur marchande, ils seront vraisemblablement plus facilement sauvés de l’oubli, de l’indifférence ou de la destruction qui menacent à chaque instant la survie des simples exemplaires non adoubés.

© Alain Collet

 

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